jeudi 31 octobre 2013

Otages : le billard à trois bandes de Iyad Ag Ghali

Fondateur du mouvement touareg islamiste Ansar Dine et responsable de la prise de Mopti (Konna) le 9 janvier 2013 et du raid sur Bamako qui déclencha l’Opération Serval, Iyad Ag Ghali, vient de réussir un coup de maître qui le replace au cœur du jeu politique malien. En utilisant les otages, il a négocié un blanc-seing avec les Français, mais, surtout, débarrassé de ses encombrants alliés d’Aqmi par l’Opération Serval, il a réussi ce qu’il cherchait en vain à faire depuis le mois de janvier 2012, début de la guerre du Mali, à savoir être un interlocuteur « incontournable ». 
Rappel historique : né dans la région de Kidal dans les années 1955, Iyad Ag Ghali est un Touareg de grande tente puisqu’il est de noble ascendance ifora. En 1990, il déclencha la grande révolte des Touareg du Mali qui se termina en 1992 par un accord au terme de négociations parrainées par l’Algérie et par la France. La paix revenue, il se lança dans les « affaires », c'est-à-dire dans tous les trafics à travers le Sahara et il devint ensuite l’interlocuteur de toutes les chancelleries à l’occasion des nombreux enlèvements de ressortissants européens qui eurent lieu dans la région.

En mai 2006, avec Ibrahim Ag Bahanga, à Kidal, il lança une rébellion qui se termina moins d’un mois plus tard à la suite d’accords signés à Alger le 4 juillet. Afin de l’éloigner du Mali, le président de l’époque, Amadou Toumani Touré, dit ATT, le nomma comme diplomate en Arabie saoudite. Il en fut rapidement rappelé, les autorités saoudiennes le soupçonnant d’activités illicites et lui reprochant un mode de vie peu conforme aux lois islamistes en vigueur dans le pays. Il s’installa alors à Bamako où il afficha une subite et radicale conversion à l’islam le plus rigoriste, ce qui  surprit ses amis, ses goûts plus que connus pour les divers plaisirs de la vie n’étant pas un secret…Contrairement à ce qui est souvent dit, ce n’est pas en Arabie saoudite qu’il reçut l’ « illumination religieuse », mais à Bamako, auprès des islamistes locaux dont il entreprit de se faire des alliés. Ceux qui l’ont fréquenté avant cette « conversion » pensent qu’il fit là un choix peut-être d’abord politique.

Au mois d’octobre 2011, les contingents touareg malien et nigérien de l’armée du colonel Kadhafi rentrèrent au pays. Au mois de janvier 2012, Iyad Ag Ghali passa à l’action en ordonnant aux touareg Iforas de l’armée malienne de déserter. Au même moment, eut lieu l’insurrection touareg qui fut rapidement maîtresse de tout le nord du Mali où le MNLA proclama l’indépendance de l’Azawad. Cependant, des tensions éclatèrent entre les chefs touareg et  Iyad Ag Ghali qui ne put s’imposer à la tête du mouvement décida de se rapprocher des diverticules d’Aqmi. Allié aux islamistes, il mit  le MNLA en déroute.
Au mois de décembre 2013, des rivalités stratégiques importantes opposèrent les chefs des divers mouvements islamistes et islamo-touareg. Pour Aqmi, la priorité était alors de consolider l’implantation des Iforas afin d’en faire le point de rayonnement du Sahélistan islamiste. Iyad Ag Ghali avait une toute autre stratégie : certes, il était devenu « islamiste », mais avant tout, c’était un Touareg qui luttait pour la reconnaissance des droits de son peuple. En fin analyste de la situation politique, il savait que jamais la communauté internationale n’accepterait la sécession du nord Mali proclamée par le MNLA ; c’est pourquoi il décida de prendre Bamako afin d’y être en position de force pour imposer de l’intérieur la réorganisation confédérale du pays. Or, il disposait de solides appuis dans la ville parmi les fondamentalistes islamistes dont j’ai dit qu’il fut très proche entre 2007 et 2011, et qui devaient constituer sa 5°colonne.
Il pensait également que les Français ne réagiraient pas car le président Hollande avait solennellement déclaré que, et quoiqu’il advienne, l’armée française demeurerait passive. D’ailleurs, sur zone, la France n’avait aucun moyen d’intervention, à l’exception de deux hélicoptères gazelle des forces spéciales, l’Elysée ayant refusé de déployer préventivement des hélicoptères d’attaque afin de ne pas être accusé d’ingérence. Comme en plus, Iyad Ag Ghali n’avait jamais interrompu ses rapports avec les services français, il était persuadé que Paris allait le laisser prendre Bamako pour ensuite traiter avec lui.
Au début du mois de janvier, il surprit tous ses rivaux en lançant un raid sur Bamako avec une centaine de véhicules armés ; son plan s’effondra quand les deux hélicoptères des forces spéciales attaquèrent son convoi. Comprenant que les Français ne le laisseraient pas avancer et alors qu’il n’avait perdu que quatre véhicules, il décida de se replier vers le nord, laissant les jihadistes qui n’avaient pas voulu cette opération seuls face aux troupes françaises.

L’Opération Serval qui fut déclenchée en réponse à son raid avorté sur Bamako lui rendit ensuite un grand service. Avec le noyau dur d’Ansar Dine, à savoir sa composante touareg, il se dilua dans le désert, laissant les islamistes d’Aqmi se faire proprement liquider par les forces françaises. Plus de 600 combattants trouvèrent ainsi la mort dans les Iforas.
Pour Iyad Ag Ghali la situation était claire: ses rivaux touareg du MNLA bien affaiblis avaient collaboré avec les Français, ce qui les discrédita, cependant que ses rivaux islamistes d’Aqmi avaient été en partie éliminés par Serval. Il était donc redevenu l’homme fort de la région.
Cependant, il lui fallait rentrer en grâce auprès des Français. Or, le président Hollande aux abois avait un besoin urgent de nouvelles « positives » pour tenter de freiner une courbe « sondagière » plus qu’alarmante. Tout allait donc s’accélérer et Iyad Ag Ghali qui n’avait jamais cessé d’ « avoir des nouvelles » des otages, trouva les « arguments » pour les faire libérer.
Comme il n’a pas directement participé à leur enlèvement et à leur détention, il ne peut donc être inculpé par la justice française. Pour le reste, la situation du Mali est telle que son retour sera considéré par Paris comme un élément positif qui permettra de lutter contre les jihadistes car Iyad Ag Ghali va naturellement les combattre…

Et c’est ainsi qu’en ne perdant jamais de vue l’intérêt de son peuple et en utilisant tous les moyens politiques, militaires, religieux et maffieux, Iyad Ag Ghali a montré qu’il est la clé de tout règlement politique régional ou, à défaut, de toute nouvelle « aventure »... 

Bernard Lugan
31/10/2013

dimanche 20 octobre 2013

Deux ans après le lynchage du colonel Kadhafi, la Libye n’existe plus.

Deux ans après le lynchage du colonel Kadhafi (20 octobre 2011), la presse découvre que la Libye est en plein chaos. Il lui aura donc fallu 24 mois pour s’en apercevoir à travers une sanglante succession de massacres, d’attentats et de désordres divers…
Longtemps, journalistes, observateurs et « experts » ont voulu faire croire que, « libéré » du dictateur, le pays était sur la voie de la normalisation, que l’économie redémarrait avec la reprise des exportations de pétrole et de gaz et que des institutions démocratiques avaient été mises en place à la suite des élections législatives du 7 juillet 2012. Aveugles et sourds, ils s’enthousiasmèrent quand la « maturité » du corps électoral libyen permit la défaite des fondamentalistes islamistes et la victoire de l’Alliance des forces nationales (AFN) insolitement baptisée « libérale ». La Libye allait donc à son tour connaître la félicité démocratique… Ils n’avaient oublié qu’une chose : le pays n’existe plus…
Le colonel Kadhafi avait réussi, certes au prix d’une dictature, à imposer la stabilité intérieure à un ensemble naturellement éclaté. Lui parti, la Libye s’est  fragmentée en cinq zones. Ce sont donc cinq stratégies différentes  que nos impératifs sécuritaires nous imposent désormais de suivre car la conséquence de l’erreur historique, politique et stratégique que fut l’intervention militaire française en Libye a eu pour résultat la création d’un foyer de déstabilisation majeur en Méditerranée et dans toute la zone sahélo saharienne.

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samedi 5 octobre 2013

Le drame de Lampedusa : une conséquence directe du renversement du colonel Kadhafi

Les vrais responsables du drame de Lampedusa sont ceux qui, pour des raisons encore bien obscures, ont déclaré la guerre au colonel Kadhafi. Comme je l’ai maintes fois dit sur ce blog, mais il importe de le redire, en dépit de tous ses défauts, le « guide libyen » était devenu un partenaire, pour ne pas dire un allié dans deux combats essentiels : 

1) La lutte contre le fondamentalisme islamiste qu’il avait entrepris d’éradiquer en Libye.

2)  La lutte contre l’immigration clandestine venue depuis l’Afrique sud-saharienne, la Corne ou les régions du Proche-Orient et transitant par la Libye. Grâce aux bons rapports qu’il entretenait avec le président du Conseil italien Silvio Berlusconi, des accords très concrets avaient été conclus en ce sens et la Libye contrôlait ses côtes. Il est important de faire remarquer à ce sujet  que la plupart des points d’embarquement libyens étaient situés en Cyrénaïque et que, ruinées par les interventions de la police, les mafias organisant le commerce des hommes constituèrent, avec les islamistes, le noyau de départ de la rébellion à Derna et à Benghazi. En intervenant pour empêcher les forces du colonel Kadhafi de reprendre la région, l’aviation française, sur ordre du président Sarkozy, a donc rendu un grand service aux marchands d’esclaves. Aujourd’hui, ces derniers ont repris leur lucratif « commerce » …

Le drame de Lampedusa s’explique parce que la Libye est en pleine anarchie. Le pays a éclaté en fiefs tribaux et miliciens. Le « gouvernement » n’est même pas capable de se faire respecter à Tripoli, la capitale où les milices se combattent au grand jour. Faire la liste des affrontements qui se déroulent dans le pays est impossible tant ils sont nombreux. Rien que samedi 5 octobre, jour de rédaction de ce communiqué, 15 soldats libyens furent tués au nord de Bani Walid par des islamistes présumés.
Jusque là, ces derniers se contentaient de contrôler le sud de la Libye et les régions frontalières du Niger, du Tchad et du Soudan. Voilà qu’ils remontent vers le Nord afin de tendre la main à leurs « frères » qui tiennent une grande partie de la Cyrénaïque, dont  les hauteurs du jebel Akdar dans l’arrière-pays de Benghazi. Or, ces islamistes ont pris le contrôle du trafic transsaharien, dont celui des migrants, avec lequel ils se financent.

L’un des résultats de l’intervention française au Mali fut de forcer les trafiquants à ouvrir de nouvelles routes vers la Méditerranée car les réseaux maffieux transsahariens de l’ouest africain furent coupés. Le principal axe par lequel la cocaïne sud-américaine débarquée en Guinée Bissau était transportée à travers le Mali jusque dans les ports du Maghreb ne pouvant plus être emprunté, les trafiquants ont donc réorienté leurs réseaux vers la Libye où il n’existe plus d’Etat. Désormais, le trafic se fait sur l’axe Nigeria-Niger-Libye.
Or, à partir du nord du Nigeria avec Boko Haram, jusqu’à Benghazi et Derna, tout le trafic, dont celui de la drogue et celui des migrants, est désormais contrôlé par les islamistes.

Au lieu de faire savoir aux Européens qui sont les trafiquants qui lancent sur les eaux les pitoyables cargaisons d’êtres humains qui échouent sur les côtes européennes, les médias, largement aidés par l’Eglise pour laquelle plus le prochain est lointain et plus il semble devoir être aimé, ont au contraire entrepris de culpabiliser les populations qui subissent ces débarquements.
Le drame de Lampedusa nous plonge enfin directement dans le « Camp des Saints » de Jean Raspail. Ce livre prophétique, puisqu’il date de 1973, décrit l’implosion des sociétés occidentales sous le débarquement de milliers de clandestins arrivés sur des navires-poubelle. Clandestins devant lesquels toutes les institutions s’effondrent en raison de l’ethno masochisme des « élites » européennes gavées de mièvrerie et déboussolées par un sentimentalisme qui a pris le pas sur la raison et même sur les instincts vitaux.

Bernard Lugan
05/10/2013

mercredi 2 octobre 2013

Mali : tout est-il donc à refaire ?


A Bamako, le  20 septembre dernier, François Hollande a peut-être parlé un peu vite quand, dans un bel élan d’optimisme, il déclara : « Nous avons gagné cette guerre. Nous avons chassé les terroristes ».

Le 26 septembre, moins d’une semaine plus tard, les milices nordistes (touareg et arabes) rompaient les « accords de Ouagadougou » ; signés au mois de juillet précédent ces derniers avaient permis à l’armée et à l’administration sudistes de reprendre pied au Nord. Le 29 septembre un attentat suicide revendiqué par AQMI ensanglanta Tombouctou et le 30, des affrontements armés opposèrent des Touareg du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) à des soldats maliens. Au même moment, à Bamako, des militaires mutinés exigeaient  des promotions à l’image de celle obtenue par le capitaine putschiste Sanogo promu général de brigade par le nouveau président…
Le nuage islamiste repoussé vers le sud de la Libye,  le réel malien est donc vite réapparu. Tout le bénéfice de l’Opération Serval est-il donc perdu ?

Militairement, Serval fut pourtant une réussite, mais, comme il fallait hélas le craindre -et comme je l’avais annoncé-, la « relève » des militaires par le Quai d’Orsay a abouti à une catastrophe pour deux grandes raisons :

1) Mentalement englués  dans leur impératif démocratique, les diplomates français en charge du dossier ont appliqué la recette qui, de la Libye à la  Côte d’Ivoire a partout échoué dans les situations de crise, à savoir organiser des élections.

2) Les mêmes ne voulurent pas peser sur les Maliens afin de régler une fois pour toutes le problème de fond qui est celui de la question ethno-régionale.

Dans ces conditions, comme aux yeux de toutes les parties maliennes, le principal résultat de l’Opération Serval  est d’avoir permis aux Sudistes de réoccuper le nord Mali d’où les Nordistes les avaient chassés, les évènements négatifs vont donc s’additionner.
Comment éteindre ce foyer récurrent de troubles qui ne cesse de se rallumer depuis 1960 ?

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vendredi 27 septembre 2013

L'Afrique Réelle N°46 - Octobre 2013



























Sommaire

Actualité :
Le Mali après la visite de François Hollande

Dossier : Derrière l’attentat de Nairobi, les enjeux géostratégiques régionaux
- La guerre de Somalie ou l’origine de la déstabilisation régionale
- Pourquoi le Kenya est-il intervenu en Somalie ?
- Le projet LAPSSET et ses conséquences sur la géopolitique régionale

Océan Indien :
- L’île Maurice ou le respect des identités ancestrales
- Vie et mort du plus vieux  quotidien de langue française


Editorial de Bernard Lugan :

Nairobi : à qui profite le crime ?

L’explication officielle ne manque ni de clarté, ni de simplicité : l’attaque du centre commercial de Nairobi est un acte terroriste commis et revendiqué par les Shebaab somaliens voulant répliquer à l’intervention de l’armée du Kenya en Somalie.
Une fois cette évidence énoncée, nous ne sommes pas davantage éclairés. Posons alors la vraie question : à qui profite le crime ?

Oublions un instant l’« ennemi de confort » islamiste, cet « arbre qui cache la forêt », trop souvent simple surinfection d’une plaie préexistante - nous l’avons vu dans un précédent numéro de l’Afrique Réelle avec le cas du Mali -, pour identifier les grands enjeux régionaux qui donnent la véritable clé d’explication des tragiques évènements de Nairobi.

Trois pays enclavés, l’Ethiopie, le Soudan du Sud et l’Ouganda, ont conclu avec le Kenya un accord ayant pour but la construction d’un corridor routier, ferroviaire et pétrolier aboutissant à Lamu sur le littoral de l’océan indien. Il s’agit du LAPSSET (Lamu Port and Lamu Southern Sudan-Ethiopia Transport Corridor). Les raisons de ce colossal chantier sont que :

1) L’Ethiopie qui est en phase de renaissance a impérativement besoin de diversifier ses débouchés maritimes. Avec l’indépendance de l’Erythrée, elle a perdu ses poumons de Massawa et d’Assab. Aujourd’hui, elle ne peut plus dépendre du seul port de Djibouti situé sur la ligne de fracture ethnique entre les Afar qui vivent en majorité en Erythrée, pays avec lequel elle est en guerre larvée, et les Issa qui, étant des Somali, sont donc à tout moment, susceptibles d’être entraînés dans la guerre civile somalienne. Il en est de même avec le port de Berbera dans le Somaliland.
2) Le Soudan du Sud est étranglé par le Soudan du Nord. Pour l’exportation de son pétrole, le pays dépend en effet du pipeline de Khartoum qui aboutit à Port-Soudan sur la mer Rouge.
3) L’Ouganda ne sait pas comment exporter le pétrole du lac Albert.
4) Pour les puissances asiatiques, Lamu serait un terminal autrement plus commode que Port-Soudan et c’est pourquoi elles ont décidé de financer le projet LAPSSET.

Pour le Soudan du Nord et pour l’Erythrée, la réalisation du LAPSSET serait une catastrophe. Le premier n’encaisserait plus les taxes de transit du pétrole du Soudan du Sud à travers son territoire, cependant que le second ne pourrait plus exercer un chantage sur l’Ethiopie en menaçant Djibouti.
Pour bloquer la réalisation du LAPSSET, ces deux pays ont entrepris de déstabiliser le Kenya, ce qui leur permet à la fois d’affaiblir l’Ethiopie et le Soudan du Sud, tout en décourageant les investisseurs asiatiques.
L’attentat du Westgate Center a eu pour résultat de faire comprendre que si des terroristes somaliens sont capables de frapper au coeur de Nairobi, il leur sera encore plus facile d’« opérer » dans le corridor du LAPSSET puisque ce dernier traverse ou jouxte des régions du nord Kenya peuplées par des Somalis (voir les cartes à l’intérieur de la revue).

En définitive, l’attaque du centre commercial de Nairobi fut bien commise et revendiquée par les Shebaab somaliens  avec lesquels l’Erythrée et le Soudan du Nord ont  des « liens ».
C’est à cette question qu’est consacré le dossier central de ce numéro de l’Afrique Réelle.

dimanche 22 septembre 2013

Derrière l’attentat de Nairobi

L’attentat islamiste qui a ensanglanté Nairobi le 21 septembre 2013 est le dernier d’une longue série[1]. Même si les réseaux jihadistes en sont les responsables, il cache le jeu complexe qui se joue actuellement dans cette partie de l’Afrique et qui dépasse l’habituelle dénonciation de l’ « ennemi de confort » islamiste. Quatre points méritent d’être mis en évidence : 

1) La Somalie est en guerre depuis 1991 après que, au nom des « droits de l’homme » et de la démocratie postulée salvatrice, la communauté internationale eut applaudi le renversement du général Syad Barré, autocrate certes, mais seul capable de maintenir l’unité de ce conglomérat de clans baptisé Somalie. Depuis, tout y fut tenté pour y rétablir la paix : interventions militaires directes puis indirectes des Etats-Unis suivies de celles de l’ONU, de l’Ethiopie, des Etats africains, puis enfin du Kenya. Sur ce terreau propice, se sont développés les jihadistes dont, mais pas exclusivement, les Shabaab. Ils sont soutenus à la fois par l’Erythrée qui continue à mener sa guerre indirecte contre l’Ethiopie, et par certaines pétromonarchies qui pensent acheter leur survie en subventionnant le terrorisme.

2) Depuis le mois d’octobre 2011, l’armée kenyane mène la guerre en Somalie, officiellement afin de protéger la partie nord de son territoire de la contagion terroriste. Cette intervention s’est faite à la suite de l’enlèvement de touristes au Kenya par les Shabaab somaliens. Comme le tourisme est sa seconde source  de devises, le Kenya ne pouvait pas ne pas réagir.

3) Dans tout le nord du Kenya, la contagion islamo-tribale somalienne est réelle. La région est en effet peuplée de Somali de la grande tribu Darod, cette dernière localement éclatée en trois  clans : les Ogadeni à cheval sur la frontière Kenya-Somalie, les Majertein dans la région de Kismayo et les Maheran au Nord, dans le triangle des trois frontières Somalie-Kenya- Ethiopie. Ce continuum ethnique transfrontalier est naturellement hautement crisogène.

4) L’évacuation du pétrole du Sud-Soudan et du lac Albert doit se faire par un pipe-line qui aboutira à Lamu dans le nord du Kenya, ce qui fera de la région un terminal pétrolier essentiel pour les puissances asiatiques. Or, comment assurer la sécurité de cette zone si le sud de la Somalie et le nord du Kenya sont emportés par les troubles ?
  
Derrière la lutte contre le terrorisme islamiste, l’intervention militaire du Kenya en Somalie cache une tentative de faire du Jubaland une zone tampon, un quasi « protectorat ». Ce territoire que Londres retira au Kenya en 1925 pour le rattacher à la Somalie italienne en compensation de l’entrée en guerre de Rome aux côtés des Alliés durant la première guerre mondiale, a toujours été considéré par Nairobi comme une partie du Kenya. D’autant plus que la région contient d’importantes réserves de pétrole off shore.

Le prochain numéro de l’Afrique Réelle que les abonnés recevront début octobre contiendra un dossier illustré de cartes  consacré à cette question. 

Bernard Lugan
22/09/2013

[1] Le 24 octobre, une grenade fut lancée dans une discothèque Nairobi ; au mois de décembre 2011, de nombreuses attaques se produisirent dans le nord du Kenya, le dimanche 30 septembre 2012, une église de Nairobi fut attaquée, le 1°juillet 2013, 17 morts furent à déplorer dans l’attaque de deux églises à Garissa près de la frontière avec la Somalie, etc.

samedi 7 septembre 2013

Bangui avant la Syrie


La RCA est en perdition. Dans ce pays que  les négriers arabo-musulmans venus de la bande sahélienne et plus particulièrement du Soudan avaient jadis baptisé Dar Kouti  (« terre des esclaves »), la colonisation avait mis un terme aux razzias des esclavagistes. Aujourd’hui, la poussée séculaire des sahéliens vers le Sud a repris. Là est la clé de compréhension des actuels évènements. Les coupeurs de route du Séléka au pouvoir à Bangui où ils font régner la terreur, sont en effet les héritiers directs des bandes mahdistes et de celles de Snoussou qui faisaient déjà subir l’indicible aux populations de la forêt et du fleuve avant la colonisation .
Ces violations des « droits de l’homme » ne préoccupent guère l’actuel occupant de l’Elysée. Tout à sa ridicule guerre humanitaire contre la Syrie, ce président sans culture historique ne voit pas que le drame qui se joue actuellement en RCA est  d’une extrême gravité pour la stabilité de toute une partie de l’Afrique. Il serait donc totalement irresponsable de laisser se créer un nouveau foyer de déstabilisation au sud du Tchad et cela au moment où la contagion sahélienne a touché la zone tchado-nigériane et toute la Libye saharienne. A quoi bon en effet être intervenus au Mali si, au même moment, nous laissons se développer plus à l’est un furoncle purulent ?
Ce n’est donc pas en Syrie où nos intérêts ne sont nullement  engagés que nous devons intervenir, mais en RCA. Et vite !

Le problème ethnique étant à l’origine de l’instabilité récurrente que connaît cet autre pays artificiel qu’est la RCA, il importe donc de bien l’analyser et c’est le sens de cette note[1]. La cause de l’interminable anarchie centrafricaine est que ce quadrilatère de 623 000 km2 est un non-Etat présentant de grandes différences géographiques, donc humaines, entre un nord-ouest sahélien, un nord-est soudanais, des savanes centrales, une forêt  méridionale et des régions bordières du fleuve.

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[1] Le problème ethnique qui est à l’origine de l’instabilité récurrente que connaît la RCA a été largement traité dans le numéro de février 2013  de l’Afrique Réelle.

mercredi 4 septembre 2013

L'Afrique Réelle n°45 - Septembre 2013


























Sommaire :

Dossier : Algérie
- Le vaisseau fantôme
- Une société en crise, un Etat riche
- La succession du président Bouteflika
- Les islamistes en embuscade ?
- L’armée n’est plus le seul pouvoir
- Le mythe fondateur du pouvoir algérien
- A travers la presse algérienne : Tlemcen, nouvelle capitale de l’Algérie ?

Rwanda :
Et si le général Roméo Dallaire avait eu pour mission cachée de faire triompher Paul Kagamé ?

Editorial de Bernard Lugan :

Egypte : la défaite d’Obama, d’Erdogan et du Qatar

Le temps des recompositions et du retour aux grandes constantes historico-géopolitiques est venu en Egypte et dans tout le Moyen-Orient pour au moins trois grandes raisons :

1) La crise économique, sociale et politique qui a suivi l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Tunisie et en Egypte a permis de mettre en évidence la véritable nature de cette internationale sunnite. Avançant masquée et pratiquant constamment le double langage, elle utilisa habilement le suffrage universel pour arriver au pouvoir et tenter d’imposer une dictature théocratique à des pays sans traditions démocratiques. Mais, trop sûre d’elle-même, arrogante et dominatrice, elle fut rejetée par les masses quand ces dernières comprirent qu’elles avaient été abusées.

2) Le monde sunnite sort de cette « expérience » encore plus meurtri et plus divisé que jamais. Il va donc rapidement lui falloir choisir entre la marginalisation et l’invention de nouveaux systèmes politiques non démocratiques au sens occidental du terme. Parlons clair : il lui faut donc de nouveaux Nasser et de nouveaux Saddam Hussein. Au Maghreb, la situation est différente, notamment en raison de la réalité ethno-politique berbère.

3) L’échec égyptien venant après le désastre irakien et la déconvenue syrienne, l’effacement des Etats-Unis est désormais une évidence. L’axe Washington - Ankara - Jérusalem - Doha - Ryad - Le Caire n’existant plus, l’Arabie saoudite et les émirats naviguent désormais à vue, tétanisés à la fois par la puissance iranienne et par l’inéluctable révolution interne qui, tôt ou tard les balayera.

Au mois d’août 2013, les deux principaux perdants de cette recomposition régionale étaient le Qatar et la Turquie.
En dépit du silence qu’il achète avec ses dollars, le Qatar ne pouvait plus cacher qu’il est, avec l’Arabie saoudite, le principal soutien de toutes les tentatives de terrorisme islamiste, de la Libye à la Syrie, en passant par la Bosnie et par l’Egypte. Quant à la Turquie d’Erdogan, elle paraissait affaiblie par son échec en Syrie, ses maladresses en Egypte et la crise économique qui se profilait.
L’échec d’Obama était alors criant et cela, au moment où la victoire de Poutine paraissait au contraire éclatante. Le premier avait une stratégie de court terme faite de coups rapides, comme au basket, quand le second, solidement appuyé sur l’alliance chiite déplaçait avec méthode ses pions sur l’échiquier régional. Résultat, au moment où la chaîne sunnite se disloquait, emportant les rêves hégémoniques américains, le bloc chiite affirmait au contraire sa solidité.

Les Etats-Unis devaient donc réagir ; la Syrie leur en donna le prétexte. La Turquie se rallia naturellement au projet militaire américain cependant qu’en bons valets, les Européens, en premier lieu les Britanniques et les Français, se faisaient une fois de plus les porte-cotons de leur suzerain d’outre-Atlantique. Dans la plus totale ignorance des constantes géopolitiques régionales.


Bernard Lugan