dimanche 3 avril 2016

L'Afrique Réelle N°76 - Avril 2016


























Numéro spécial : Le jihadisme en Afrique

- Les fronts du jihad africain
- Afrique de l’Ouest : islam arabo oriental contre islam africain
- Pourquoi le royaume saoudien soutient-il les fondamentalistes musulmans en Afrique comme ailleurs ?
- La subversion saoudo-wahhabite bute sur l’Algérie
- L’Algérie, cible principale d’Aqmi
- Le Maroc est-il menacé par l'islamisme ?

A travers la presse
Les Saoudiens vont-ils détruire le mausolée du prophète Mohamed ?


Editorial de Bernard Lugan : Connaître le jihadisme africain pour mieux le combattre

Le jihadisme contemporain est l’héritier politique, doctrinal et spirituel, à la fois des Frères musulmans et du wahhabisme. Les premiers sont au pouvoir en Turquie, le second l’est en Arabie saoudite et au Qatar.
Depuis qu’ils ont été renversés par l’armée égyptienne, les Frères musulmans ne contrôlent plus en Afrique du Nord que la ville libyenne de Misrata d’où ils entretiennent le chaos avec l’appui de la Turquie. Quant aux wahhabites, ils sont à la manœuvre au sud du Sahara. 

Quatre mouvements jihadistes mènent des actions terroristes sur le continent africain. Il s’agit des Shabaab en Somalie, de Boko Haram dans le nord du Nigeria, de Daesh-Etat islamique (EI) dans une partie de la Libye et d’Al-Qaïda qui fédère plusieurs groupes opérant au Maghreb, au Sahara, au Sahel et jusqu’en Côte d’Ivoire.

Les Shabaab somaliens et Boko Haram sont ancrés sur des revendications locales ou régionales. Leurs possibilités d’extension sont donc limitées.
Il n’en est pas de même d’Al-Qaïda (Aqmi), et de Daesh qui ont montré de remarquables facultés d’adaptation à divers terrains.

Daesh qui, il y a quelques mois a semblé menaçant en Libye, n’a guère progressé depuis. Sa puissance en Irak et en Syrie reposait sur une opposition chiites-sunnites qui n’existe pas en Libye où l’organisation se heurte aux profondes identités tribales.
Pendant que Daesh occupait l’avant-scène, Al-Qaïda-Aqmi refaisait ses forces et redéfinissait sa stratégie en s’efforçant  de ne pas trop s’en prendre directement aux membres de la Umma, tout en se greffant avec opportunisme sur des revendications locales. Si le mouvement a un objectif mondial, il tient en effet compte des aspirations des populations qu’il tente de rallier, qu’il s’agisse des Touareg ou de certaines fractions du monde peul. 

Sur le terrain, face à cette entreprise de subversion à grande échelle, la France est militairement seule. Le dispositif Barkhane ayant rendu les espaces nordistes du Mali et du Niger de plus en plus hostiles aux terroristes , ces derniers ont décidé d’opérer plus au sud, à l’abri de la toile wahhabite tissée par l’Arabie saoudite et par le Qatar[1]. La tentation est donc grande chez certains décideurs civils français, de redéployer Barkhane vers le sud. 
L’erreur serait grande car, détourner nos forces en les faisant basculer sur des positions plus sudistes ferait le jeu des jihadistes qui attendent de nous voir relâcher notre étau sur les zones limitrophes de la Libye et de l’Algérie. De plus, cette bascule d’effort ne serait pas suffisamment significative pour interdire des actions terroristes ponctuelles par des groupes jihadistes au sein desquels les Peul semblent jouer un rôle croissant[2] . 

Enfin, comment prétendre lutter contre le jihadisme menaçant les équilibres africains sans dénoncer son support idéologique qui est le wahhabisme, la religion d’Etat de l’Arabie saoudite et du Qatar ? Or, la France socialiste est de plus en plus liée à ces deux monarchies…

[1] Voir mon communiqué en date du 20 janvier 2016 intitulé « La critique de Barkhane procède d’une erreur d’analyse ».
[2] L’attaque de Ouagadougou le 16 janvier 2016 a été menée par le FLM (Front de libération du Macina), un mouvement peul. Sur les trois terroristes  identifiés de Grand Bassam, deux étaient  Peul d’après leurs noms, Hamza al-Fulani et Rahman al-Fulani.

vendredi 18 mars 2016

Les dévots de la religion démocratique réussiront-ils à provoquer le chaos au Niger, au Congo, au Tchad et au Cameroun ?


Le 20 mars, des élections présidentielles se tiendront au Congo Brazzaville et au Niger dans un climat lourd d’orages.

Au Niger, Mahamadou Issoufou, premier président élu au suffrage universel a remporté le premier tour avec 48% des voix à l’issue d’un scrutin surréaliste. L’opposition ayant décidé de boycotter le second tour, le climat est plus qu’explosif. La farce électorale laissera des traces dans un pays extrêmement fragile, au contact de plusieurs foyers jihadistes et dans lequel l’armée a une longue habitude des coups d’Etat.

Au Congo Brazzaville, le président Sassou Nguesso est au pouvoir depuis trente ans à la suite d’une féroce guerre civile. En Europe, les « grandes consciences » en sont émues. Comme le président est Mbochi, il a contre lui les Kongo qu’il évinça il y a trois décennies. Mais, comme les Mbochi sont moins nombreux que les Kongo, ces derniers estiment qu’ils ont donc pour eux la légitimité ethno-mathématique… Or, le Congo, voisin de la Centrafrique, est une pièce essentielle dans la stabilité de l’Afrique centrale et nul n’a intérêt à voir ce pays replonger dans la guerre civile.

Les mêmes problèmes commencent à se poser au Tchad et au Cameroun, deux pays-pivots dans lesquels il est également vital pour l’intérêt de l’Afrique d’empêcher l’installation du chaos. Or, des élections présidentielles s’y profilent et, toujours au nom de la démocratie, les illuminés d’Europe y soutiennent des opposants qui, à l’imitation des Sirènes, ont su les charmer de leurs chants.

Après avoir semé le chaos en Tunisie, en Libye, au Mali, en Somalie, en Centrafrique, au Burundi et bien ailleurs en Afrique, les dévots de la religion démocratique réussiront-ils à faire exploser les derniers pays à peu près stables du continent ? Ils s’y emploient avec constance…

Dans les Afriques où la criante nécessité d’Etats forts est une évidence, l’impératif démocratique décrété à la Baule par le président François Mitterrand le 20 juin 1990 a eu des conséquences désastreuses. Le multipartisme y a en effet affaibli des Etats en gestation et réveillé les luttes de pouvoir à travers des partis qui ne sont, dans leur immense majorité, que des habillages ethniques. C’est pourquoi il importe :

- De permettre à l’Afrique de reprendre au plus vite ce « raccourci autoritaire » qui traumatise tant les démocrates européens, mais qui, seul, est susceptible de provoquer une coagulation nationale.
- De répudier le système électoral fondé sur le destructeur principe de « un homme une voix ». Donnant automatiquement le pouvoir aux peuples les plus nombreux, ce dernier transforme en effet les membres des ethnies minoritaires en citoyens de seconde zone ; d’où d’incessantes guerres civiles.
- D’encourager l’Afrique à réfléchir à des modes électoraux communautaires et non plus individuels.

En un mot, les Africains doivent se décoloniser mentalement pour en revenir à la culture du chef. Leur salut en dépend. Tout le reste n’est que balivernes européocentrées. A commencer par le mythe du développement[1].

Bernard Lugan
18/03/2016


[1] Voir à ce sujet mon livre « Osons dire la vérité à l’Afrique ». Le Rocher, 2015.

lundi 14 mars 2016

Avec l’attaque meurtrière de Grand Bassam en Côte d’Ivoire, nous assistons à l’inexorable glissement du jihadisme vers le sud

Le massacre commis à Grand Bassam, en Côte d’Ivoire, le  dimanche 13 mars, venant après ceux de Ouagadougou le 16 janvier 2016 et de Bamako le 20 novembre 2015, confirme ce que j’écris depuis plusieurs mois dans l’Afrique Réelle, à savoir que se produit actuellement un glissement du jihadisme depuis la zone saharo-sahélienne au nord, vers la zone sahélo-guinéenne au sud.
La raison en est simple : le dispositif Barkhane rend les espaces nordistes du Mali et du Niger de plus en plus hostiles aux terroristes et de plus en plus difficiles aux trafiquants. Certains, parmi ces derniers, ont d’ailleurs commencé à se détacher des jihadistes. Les terroristes islamistes ayant compris que la région n’est plus totalement sûre pour eux, ils opèrent donc désormais plus au sud où ils bénéficient de solidarités dans la toile wahhabite patiemment tissée depuis plusieurs décennies par l’Arabie saoudite et le Qatar. Les lignes bougent donc et il est essentiel de bien le voir afin de ne pas demeurer cramponnés à des analyses obsolètes.
De plus, ne nous laissons pas abuser par les revendications. Certes Aqmi et Daesh sont actuellement engagés dans une surenchère expliquant en partie, mais en partie seulement, la multiplication des actions terroristes dans la région ouest africaine. Mais, comme ces deux organisations terroristes partagent la même idéologie et ont les mêmes buts, leur réunion, sous une forme ou sous une autre, est inscrite  dans un avenir plus ou moins proche. Nous devons en effet bien avoir conscience qu’il n’existe pas de cloisonnement hermétique entre les jihadistes et, comme ces derniers peuvent prendre des appellations différentes au gré des circonstances, l’erreur serait de nous raccrocher à une classification « géométrique », à l’européenne, avec des étiquettes collées sur des individus ou sur des mouvements.
La situation est claire : nous sommes face à une nébuleuse à la fois poreuse et en perpétuelle recomposition, mais d’abord dynamique. Son nouvel objectif n’est plus le nord du Sahel où sa manœuvre est bloquée par les forces françaises, mais les Etats du littoral. Or, aucun de ces fragiles dominos côtiers composés de zones et de populations profondément différentes n’a, à lui seul, les moyens de faire face au gigantesque jihad qui court, tel un incendie, le long d’une ligne de feu partant de la Somalie à l’est jusqu’à la Mauritanie et au Sénégal à l’ouest. Ce brasier qui englobe à la fois le Mali, le Burkina Faso et la région nigéro-tchadienne, croise la diagonale jihadiste qui part depuis la Libye islamiste pour atteindre le nord du Nigeria avec Boko Haram.
Le nouveau foyer qui vient d’être allumé en Côte d’Ivoire est particulièrement inquiétant. En dépit des artificielles annonces économiques, ce pays est en effet d’une extrême fragilité car tous les ingrédients de la guerre civile des années passées y demeurent. Nul doute que les islamistes sauront y souffler sur des braises non éteintes. Quant au pivot tchadien, il entre à son tour dans une période de turbulences. Naturellement relayés par le Monde, Libération et les divers blogs africanistes, les adversaires du président Déby ont en effet commencé à utiliser les prochaines échéances démocratiques pour saper son pouvoir. Au risque de provoquer un tsunami régional.

Bernard Lugan
14/03/2016

vendredi 4 mars 2016

Echec de la tentative de censure et d’intimidation physique sur Bernard Lugan à Clermont-Ferrand

Le jeudi 3 mars 2016, à la Faculté de droit de Clermont-Ferrand, et à l’invitation de l’Alliance française, Bernard Lugan devait prononcer une conférence ayant pour thème la Déstabilisation de la Libye, suivie d’une séance de dédicaces de son dernier livre Histoire et géopolitique de la Libye.
Un comité « antifasciste » se réclamant du très actuel « communisme maoïste » ayant appelé à manifester contre la venue du conférencier, Madame le doyen de la faculté, en place d’un solide et salutaire éclat de rire, décida, avec la force de caractère propre à nombre d’universitaires français, d’annuler purement et simplement cette conférence ; qui plus est, au dernier moment. Plus encore, Madame le doyen rendit directement compte aux commissaires politiques qui lui avaient dicté leurs ordres au moyen de l’insolite message facebook suivant :







































Indignés de la mise en dhimmitude de leur doyen par une poignée d’énergumènes pensant encore vivre à l’époque du « petit livre rouge », et face à la démission de la bourgeoise Alliance française, les étudiants de Clermont-Ferrand réussirent, dans l’urgence, à louer une salle en ville. La conférence s’est donc tenue quasiment à l’heure prévue, devant un public très nombreux et particulièrement enthousiaste.

Dépités par leur échec, armés de barres de fer, de planches à clous et lançant des pavés, les gentils et doux démocrates du comité « antifasciste » tentèrent alors d’attaquer l’hôtel qui abritait la réunion. Mal leur en a pris après que, spontanément sortis de la salle, des participants les eurent virilement chargés et copieusement corrigés. Pour les trente ou quarante héritiers de Mao Tsé Toung qui avaient tenté l’aventure, la soirée se termina piteusement, par une « longue marche » en forme de fuite panique à travers les rues humides de la cité arverne...

Cette lamentable affaire met certes en évidence la grande faiblesse de Madame le doyen de la faculté de droit de Clermont-Ferrand, mais elle illustre d’abord la superbe capacité de réaction de ses étudiants. Qu’on se le dise !

vendredi 26 février 2016

L'Afrique Réelle N°75 - Mars 2016


























Sommaire :

Actualité :
- Libye : point de situation
- La France se range derrière le clan Bouteflika
- L’Algérie saignée par la fuite de ses cerveaux

Economie :
Bilan de l’économie africaine pour le début de l'année 2016

Dossier : L’Algérie et la question berbère
- Aurès et Kabylies : les patries des Berbères rebelles
- L’indépendance algérienne et la frustration des Berbères
- La renaissance berbère


Editorial de Bernard Lugan : Libye, l’Etat islamique est-il l’ennemi principal ?

En Libye où l’Etat islamique est la surinfection d’une plaie ouverte par les islamistes dits « modérés », la situation semble s’éclaircir à l’est, en Cyrénaïque, alors qu’elle s’assombrit en Tripolitaine[1], à l’ouest. 

En Cyrénaïque, les forces de l’ANL (Armée nationale libyenne) du général Haftar sont passées à l’offensive, à la fois contre les milices salafistes et contre celles de l’Etat islamique (Daech). La ville de Benghazi est désormais majoritairement tenue par les hommes du général Haftar, les salafistes ayant été chassés de la zone portuaire et de plusieurs quartiers dont ceux de Bouatni, Leithi et Sabri. Parallèlement, l’ANL ayant repoussé l’Etat islamique du terminal pétrolier d’Ajdabia, l’expansion de ce dernier vers l’est semble stoppée. Du moins pour le moment.
Depuis son quartier général d’El Merj, le général Haftar semble donc être en passe de s’imposer comme l’homme fort de Cyrénaïque. Cet ancien compagnon du colonel Kadhafi qui avait rompu avec lui n’a jamais coupé les liens le rattachant à l’alliance tribale constituée autour du défunt colonel[2], ce qui lui assure une base tribale importante. D’autant plus qu’il est l’allié des Toubou du Fezzan.
On mesure là l’abîme séparant la réalité du terrain des abstraites constructions européocentrées. C’est ainsi que le pseudo-gouvernement dit « d’union nationale » laborieusement constitué par la communauté internationale fait la part belle aux Frères musulmans de Misrata soutenus par la Turquie et par le Qatar, mais écarte le général Haftar. 

En Tripolitaine, l’alliance entre salafistes et Frères musulmans de Misrata connue sous le nom de Fajr Libya bat de l’aile. La raison tient au jeu trouble que certaines milices entretiennent avec l’Etat islamique. Au moment où elle affirmait lutter contre ce dernier et demandait des armes aux Occidentaux, Fajr Libya laissait ainsi l’Etat islamique s’installer à Sabratha, en plein cœur de sa zone... Derrière ce double jeu, apparait l’ombre d'une Turquie qui compte sur l’Etat islamique afin d’affaiblir le général Haftar en Cyrénaïque, tout en isolant ses alliés de Zinten en Tripolitaine. La manœuvre d'Ankara est claire : ne laisser que le choix entre les Frères musulmans de Misrata et l’Etat islamique. Ce qui, à la faveur d’une intervention militaire occidentale, permettrait aux premiers de prendre le contrôle du pays et à la Turquie d'opérer un retour en force dans un territoire qui lui fut arraché par l'Italie en 1911.

Depuis plusieurs mois l’Afrique Réelle insiste sur le danger qu’il y aurait à intervenir au profit des islamistes dits « modérés » contre ceux de l’Etat islamique. Tous ont en effet partie liée. La solution se trouve donc ailleurs. C’est pourquoi il importe de changer de paradigme. L’ennemi principal est moins l’Etat islamique que les milices islamistes qui prétendent le combattre,  elles qui sont à l’origine du chaos. La Turquie et le Qatar soutiennent ces dernières quand la solution est du côté de la Libye bédouine et berbère.

[1] Ne craignant pas de compromettre de possibles actions en cours et de mettre des vies françaises en danger, le quotidien Le Monde en date du 25 février a « révélé » l’existence d’opérations des services français en Libye.
[2] Voir à ce sujet Histoire et géopolitique de la Libye.

mardi 16 février 2016

Libye : un gouvernement de dilution de l’Etat

Dans une Libye disloquée par une guerre de tous contre tous, trois gouvernements s’opposent. A Tobrouk, siège la Chambre des représentants reconnue par la communauté internationale ; à Tripoli est installé le parlement de Salut national sous influence des islamistes d’Abdelhamid Belhadj et des Frères musulmans de Misrata. Quant au Gouvernement d’union nationale constitué le 19 janvier 2016 sous les pressions de l’ONU par le Conseil présidentiel de neuf membres dirigé par Fayez el-Sarraj, il n’est pas parvenu à se faire reconnaître par les Libyens. Composé de plus de trente membres, il a en effet  été rejeté par les deux parlements rivaux de Tobrouk et de Tripoli.
Prié de  « revoir sa copie », le 14 février, Fayez el-Sarraj a présenté un nouveau gouvernement de 13 membres plus cinq secrétaires d’Etat, dans lequel, en principe, chaque grande faction libyenne est représentée. Cependant, deux des neuf membres du Conseil présidentiel se sont opposés à sa composition. Il s’agit d’Omar lassoued (Omar Al Aswad), représentant de Zenten et d’Ali Kotrani (Ali al Gatrani) de Tobrouk qui reprochent à ce gouvernement de faire la part trop belle aux Frères musulmans de Misrata et aux islamistes de Tripoli.
La composition de ce Gouvernement d’union nationale a également buté sur le portefeuille de la Défense qui était brigué à la fois par le général Haftar, le chef de l’armée de Cyrénaïque soutenu par l’Egypte, et par l’ancien bras droit de Ben Laden,  Abdelhakim Belhaj, le chef du GICL (Goupe islamiste de combat de la Libye) une des plus puissantes milices islamistes de Tripoli, soutenu par la Turquie et le Qatar. Finalement, le portefeuille est revenu au colonel Mehdi Brahim Barghethi (Mahdi al-Barghati), proche du gouvernement de Tobrouk mais que certains observateurs pensent être en froid avec le général Haftar. Quant au ministère de l’Intérieur, il a été attribué à El Aref Salah Khouja (Salel al-Khoja), un lieutenant d’Abdelhakim Belhaj. Les forces de sécurité libyennes vont donc dépendre de deux chefs dont les objectifs sont à l’opposé… La coupure entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque est donc inscrite dans les faits.
Concernant les autres ministères, chaque région, chaque grande faction a en principe obtenu d’être représentée. Dans cette dilution de l’Etat, certains sont favorisés, comme les Frères musulmans de Misrata, inconditionnellement appuyés par la Turquie et le Qatar. D’autres sont marginalisés, comme Zenten, qui détient prisonnier Saïf al Islam, le fils du colonel Kadhafi. De fait, la Tripolitaine est donc partagée entre Frères musulmans de Misrata et Milices de Tripoli apparentées à Al Qaïda. Le nouveau gouvernement devant s’installer à Tripoli, il sera donc, de fait, sous le contrôle de ces derniers, d’où d’inévitables tensions avec les forces de Cyrénaïque.
Mais peu importe ce bricolage issu d’un quasi marchandage de souk puisque la « communauté internationale » a enfin réussi à mettre en place une autorité « légale » qui va pouvoir lui demander d’intervenir contre l’Etat islamique. Une intervention refusée par l’Algérie et la Tunisie mais qui va se faire au profit des Frères musulmans et des diverticules d’Al Qaïda qui contrôlent la Tripolitaine. Tous espèrent que les forces spéciales occidentales les débarrasseront de l’Etat islamique afin qu’ils puissent reprendre ensuite leurs guerres internes et continuer à s’enrichir en acheminant des « migrants » en Europe.
Regardons en effet les choses en face : le résultat de la calamiteuse guerre décidée en 2011 par Nicolas Sarkozy et BHL est que, aujourd’hui, nous allons intervenir en Libye, certes contre l’Etat islamique, mais d’abord au profit d’une coalition rassemblant Al-Qaïda et Frères musulmans…

Bernard Lugan
16/02/2016

jeudi 11 février 2016

Libye : l’intervention militaire décidée par les Etats-Unis va amplifier le chaos

Le 28 janvier 2016, face au danger représenté par l’Etat islamique, le président Obama a donné son feu vert au plan militaire américain d’intervention en Libye. Ne tenant pas compte du principe du « primum non nocere » (d’abord, ne pas nuire), le scénario retenu va au contraire amplifier encore davantage la catastrophe provoquée en 2012 par le renversement du colonel Kadhafi.
Que l’on ne se méprenne cependant pas sur mes propos : une intervention militaire est nécessaire. A la condition toutefois qu’elle ne se fasse pas au profit de ceux qui entretiennent le chaos, de ceux qui en vivent et qui, à travers lui, espèrent prendre le contrôle du pays. Je veux parler à la fois de cette tête de pont de la Turquie, des Frères musulmans et du Qatar qu’est Misrata, et des milices salafistes de Tripolitaine plus ou moins directement apparentées à al Qaïda (Aqmi). Explications :

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Pour comprendre en profondeur la question de la Libye, commandez le livre de Bernard Lugan « Histoire et géopolitique de la Libye » (uniquement disponible via à l’Afrique Réelle) :

mercredi 3 février 2016

L'Afrique Réelle N°74 - Février 2016


























Sommaire
  
Actualité :
- Le jihadisme sahélien
- Le nouveau jihad noir
- La départementalisation de Mayotte : un autre échec de la politique africaine de Nicolas Sarkozy

Dossier : Les « printemps arabes » cinq ans plus tard
- Les révolutions de Tunisie et d’Egypte
- La Tunisie entre jasmin et chrysanthèmes
- Egypte : le mirage démocratique s’est dissipé
- Algérie : l’année 2016 commence mal


Editorial de Bernard Lugan :

Les troubles sociaux qui agitent leur pays commencent à faire regretter à de nombreux Tunisiens l’époque « heureuse » du président Ben Ali. Les barbus ne tenaient alors ni la rue, ni le maquis, le pays était gouverné, plus de sept millions de touristes irriguaient l’économie, les poubelles étaient ramassées, il n’y avait pas de coupures d’électricité… Aujourd'hui, les Tunisiens ont le ventre et les poches vides ; quant au jasmin de leur révolution, il ressemble de plus en plus à un chrysanthème… 
Politiquement, les Tunisiens qui, en 2014, avaient voté pour un président et un parti anti-islamistes se retrouvent gouvernés par une coalition composée des islamistes qu’ils rejetèrent par les urnes et qui ont été remis en selle par les anti-islamistes qui prétendaient les combattre… Le résultat de ce mariage de la carpe et du lapin est une incapacité gouvernementale à faire face à une crise socio-économique qui prend peu à peu une forme insurrectionnelle. Le vendredi 22 janvier, dans certaines régions de la Tunisie, le couvre-feu fut même décrété. Comme sous Ben Ali...

En Algérie, un processus est engagé qui semble ne pas pouvoir connaître d’autre issue que la violence. Le pays dispose cependant d’un atout : les pays européens qui n’ont aucun intérêt à ce qu’il explose feront tout ce qui est en leur pouvoir afin qu’il échappe au pire.
De plus, comme l’Algérie paye en partie ses importations en euros et ses exportations en dollars, la hausse de ce dernier a servi d’amortisseur à sa balance des paiements. Plus encore, le pays qui ne produit rien et qui achète à l’étranger de quoi nourrir, soigner, habiller et équiper sa population, bénéficie actuellement de la baisse des cours des produits qu’il importe. 
Nous sommes cependant dans le trompe-l’œil comme nous l’apprend le dernier rapport des Douanes algériennes (janvier 2016) qui met en évidence ce miracle conjoncturel. Trois exemples peuvent ainsi être cités :
- Durant l’année 2015, les importations de matériaux de construction ont augmenté en volume de près de 10%, mais ils ont baissé de 12% en valeur.
- Les importations de bois ont connu une hausse en volume de plus de 100% (846 millions de dollars), mais leur baisse en valeur fut de près de 25%. 
- Alors qu’en 2015, les volumes d’importation de céréales ont augmenté d’environ 10%, la facture payée par l’Algérie fut de 3,43 milliards de dollars contre 3,54 en 2014.
Si les cours repartaient à la hausse, si un accident climatique se produisait chez les producteurs mondiaux de céréales et si, parallèlement, les cours du baril de pétrole ne remontaient pas d’une manière significative, qu’adviendrait-il alors en Algérie ?

A l’heure où ces lignes étaient écrites, dans le sud de la Libye, Touareg,  Toubous et Arabes, s'affrontaient,  cependant que le pays n’avait pas de gouvernement d’union nationale. Or, sans un tel gouvernement, aucune intervention militaire internationale contre l’Etat islamique n’est envisageable.
La difficulté à laquelle se heurtent les responsables onusiens œuvrant à la constitution d’un tel gouvernement est que, quand ils contentent les-uns, ils mécontentent les autres. A cet égard, l’erreur de la communauté internationale est d’avoir voulu favoriser la ville de Misrata. Détestée par la plupart des autres composantes libyennes, elle est soutenue par la Turquie, le Qatar, les Frères musulmans et les Etats-Unis… donc par la France…