mercredi 25 août 2021

Derrière le contentieux algéro-marocain, la frustration historique de l’Algérie face au Maroc

Aboutissement d’une tension qui n’a cessé de croître ces dernières années, l’Algérie vient de rompre ses relations diplomatiques avec le Maroc.

Le contentieux entre les deux pays est certes d’ordre politique, mais également historico-psychologique. Pour quatre grandes raisons :

1) Directement passée de la colonisation turque à la colonisation française, l’Algérie jalouse le Maroc et ses 1200 ans d’histoire (voir à ce sujet mon livre Algérie, l’Histoire à l’endroit). Elle refuse d’admettre que les brillantes principautés de Tlemcen à l’ouest, et de Bougie à l’est, ne constituèrent pas les matrices de l’Algérie,  quand Fès et Marrakech  créaient le Maroc. Avec les Idrissides, les Almoravides, les Almohades, les Saadiens, les Mérinides et les Alaouites, durant 1200 ans, le Maroc développa en effet un Etat, puis des Empires s’étendant à certaines époques sur tout le Maghreb, une partie de l’Espagne et jusqu’à Tombouctou. Rien de tel à l’est de la Moulouya, où, ni les Zianides de Tlemcen, ni les Hafsides de Bougie, n’eurent un destin comparable à celui des grandes dynasties marocaines. Là est le non-dit de toute la politique maghrébine d’Alger.

2) Les dirigeants algériens ne veulent pas reconnaître qu’ils ont hérité de la France de territoires historiquement marocains, la colonisation française ayant amputé le Maroc au profit des départements français d’Algérie. Voilà pourquoi le Touat, la Saoura, le Tidikelt, le Gourara et la région de Tindouf sont aujourd’hui Algériens. Ils refusent d’admettre qu’au moment des indépendances, il fut  demandé au Maroc millénaire d’entériner ces amputations territoriales faites au profit d’une Algérie née au mois de juillet 1962.

3) Pour une Algérie, « enclavée » dans cette mer fermée qu’est la Méditerranée, il est insupportable de constater qu’avec la récupération de ses provinces sahariennes, le Maroc dispose d’une immense façade maritime océanique partant de Tanger au nord, jusqu’à la frontière avec la Mauritanie au sud, ouvrant ainsi le royaume à la fois sur le « grand large » atlantique et sur l’Afrique de l’Ouest. Refusant  obstinément d’admettre cette réalité, l’Algérie porte à bout de bras le Polisario pour tenter d’affaiblir le Maroc. Or, pour Alger, il y a urgence. Le dernier carré des 24 Etats -sur 193 membres de l’ONU-, reconnaissant encore ce fantôme qu’est la RASD (République arabe sahraouie démocratique), achevant de se déliter, une tension avec le Maroc pourrait permettre de freiner l’hémorragie.

4) L’Algérie traverse une très profonde crise économique, politique, institutionnelle et identitaire. Il lui faut donc tenter de rassembler les énergies nationales et pour cela, depuis l’indépendance, elle a toujours eu recours à deux boucs émissaires : la France et le Maroc. Actuellement, pour des raisons diverses, elle a besoin de la France. Reste donc le Maroc. En espérant que cette politique de fuite en avant ne débouchera pas sur une nouvelle « guerre des sables », comme en 1963…

dimanche 1 août 2021

L'Afrique Réelle n°140 - Août 2021


 























Sommaire
   
Actualité
- Afrique du Sud : les véritables raisons du chaos
- Nigeria : la sous-traitance du jihad par les Peul
- Aux origines de la guerre du Tigré
 
Histoire
Maroc : Pétain contre Lyautey


Editorial de Bernard Lugan

La puissance du déterminant ethnique

Afrique du Sud, Nigeria et Ethiopie, voilà trois des plus importants pays africains qui traversent actuellement des crises existentielles. Pas de ces crises économiques ou sociales qui frappent tous les Etats africains et qui, même en cas de gravité extrême ne remettent pas en cause le contrat social national. Mais des crises qui posent la question de la simple survie de ces trois Etats multi-ethniques :
- Derrière le miroir aux alouettes de la crise sociale, l’Afrique du Sud est ainsi confrontée au déterminant zulu. 
- Derrière l’apparence  religieuse, le Nigeria central est face à la question peul. 
- Quant à l’Ethiopie, un pays qui n’a jamais été véritablement colonisé, c’est sa mosaïque ethnique qui se délite sous nos yeux avec la revendication indépendantiste du Tigré.

La question ethnique qui se pose donc avec intensité dans ces trois pays permet, une fois de plus, de juger de la « pertinence » du postulat de ces « africanistes » français qui soutiennent que les ethnies africaines ont une origine coloniale. Une théorie ancrée sur le paradigme de la culpabilité européenne (voir à ce sujet mon livre Pour répondre aux décoloniaux). 
En effet, comme les problèmes africains sont essentiellement d’ordre ethnique, si les ethnies ont une origine coloniale, les drames que connaît le continent ont donc été provoqués par la colonisation. CQFD ! 

Une théorie singulièrement « raciste » puisqu’elle sous-entend que les peuples africains auraient donc tout reçu des colonisateurs. Jusqu’à leur nom et leur identité… Un postulat qui domine dans la forteresse doctrinale du petit monde académique. Ainsi, selon l’universitaire Catherine Coquery-Vidrovitch, ce fut durant la période coloniale que : « (…) l'ethnie fut largement fabriquée à des fins de contrôle, non seulement administratif et politique, mais aussi religieux ».

Si nous interprétons le « largement » de cette insolite affirmation, nous pourrions dire qu’à environ 75% les ethnies africaines auraient donc été « fabriquées » par les Français, les Britanniques, les Belges, les Portugais ou les Allemands. J’invite son auteur à démontrer que les Sotho et les Xhosa en Afrique du Sud, les Ovimbundu et les Kongo  en Angola, les Kru et les Mano au Liberia, les Temné et les Mendé en Sierra Leone, les Baoulé et les Bété en Côte d’Ivoire, les Oromo et les Amhara en Ethiopie, les Tutsi, les Hutu et les Twa au Rwanda, les Darod et les Saab en Somalie, les Touareg et les Dogon au Mali, les Toubou et les Sara au Tchad,  etc., n’existaient pas à la veille de la colonisation…

Au lendemain des indépendances, alors que la construction de l’Etat passait  par la reconnaissance des ethnies et par leur prise en compte dans les élaborations constitutionnelles, les idéologues français du CNRS et de l’africanisme universitaire ont mis l’interdit sur la question ethnique. 

Dans ces conditions, comment prétendre aujourd’hui régler la question de l'Etat en Afrique quand les réalités sociopolitiques qui les composent (ethnies, tribus et clans) sont niées jusqu'à l'absurde par ceux qui ont formaté des générations d’étudiants, et qui sont présentés dans les médias comme les « spécialistes » de ce continent ?