vendredi 17 juillet 2026

Mali : Anéfis, un Na San malien ?

En 1952, à Na San, le général Salan avait saigné les forces du Vietminh en les attirant dans une bataille frontale. Au Mali, n’ayant réalisé jusque-là que de piètres prestations militaires, les Russes viennent de porter un coup majeur à la coalition touareg en lui tendant le piège d’Anéfis dans lequel elle est tombée.

Après cinq jours de combats, le 9 juillet, l’offensive touareg contre le camp d’Anefis, verrou du nord-Mali était un échec sanglant pour les Touareg écrasés sous la puissance de feu du contingent russe. Or, à la différence des Peul qui combattent dans la partie sud du Sahel, les Touareg maliens n’ont pas de réserves démographiques
et ils n’ont pas réussi à rallier à leur cause leurs frères du Niger et d’Algérie. De plus, leurs « petits cousins » Imghad et Daoussak les combattent… Leur « réservoir » de combattants vient donc d’être sérieusement  entamé.

Conséquence immédiate, la diplomatie russe a imposé la reprise des contacts à l’Algérie et au Mali, ses deux alliés en guerre. Dès le 10 juillet, l’Algérie et le Mali annoncèrent ainsi le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens aux vols civils et militaires.
Le piège d’Anéfis rebattait les cartes et l’histoire montrait, une fois de plus, qu’il ne faut jamais vendre trop tôt la peau de l’ours russe…

Le numéro du mois d’août 2026 que les abonnés recevront le 1° août
  contiendra une analyse en profondeur de cette bataille et de ses très importantes conséquences régionales
Pour  replacer ces évènements dans leur contexte historique on lira mes deux livres :
- Les guerres du Sahel des origines à nos jours
- Histoiredu Sahel des origines à nos jours

dimanche 12 juillet 2026

Il y a cent ans, le 15 juillet 1926, la Grande mosquée de Paris était inaugurée. Lyautey soutenait le projet quand Maurras s’en inquiétait.

Le 15 juillet sera célébré le 100° anniversaire de l’inauguration de la Grande mosquée de Paris construite à l’origine pour honorer les soldats musulmans morts pour la France pendant la Première Guerre mondiale. La loi du 19 août 1920 avait autorisé l’État français à en financer la création. Or, comme celle du 9 décembre 1905, article 2, interdit à l’État, aux départements et aux communes un tel financement, la mosquée fut donc présentée comme l’élément d’un ensemble culturel et scientifique.

Le maréchal Lyautey joua un rôle essentiel dans l’histoire de l’édification  de la mosquée. Le 19 octobre 1922, alors qu’il était Résident général de France au Maroc, il vint à Paris pour la pose de sa première pierre et il prononça à cette occasion un discours dont la teneur est résumée par la phrase suivante :
« Quand s’érigera le monument que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l’Île-de-France qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses. »

Le discours de Lyautey s’inscrivait à la fois dans sa politique de respect des traditions musulmanes telle qu’il la réalisait alors au Maroc, et dans la vision impériale de la « plus grande France ». Charles Maurras qui, au-delà du Maroc et de l’Empire, pensait d’abord à l’avenir de la France, ne partageait pas ce sentiment que l’on pourrait qualifier d’ « œcuménique-impérial ».

Le 13 juillet 1926, deux jours avant l’inauguration de la mosquée, il consacra ainsi à l’évènement sa chronique quotidienne dans l’Action française. Il y louait le sacrifice des soldats musulmans en termes élevés, évoquant ces « nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux », mais tout en s’inquiétant du « réveil de l’Islam ». Dans cet article, Maurras craignait qu’en définitive, la France devienne en quelque sorte la « colonie de ses colonies » comme le dira plus tard Edouard Herriot [1] :

(…)  Nous sommes probablement en train de faire une grosse sottise. Cette mosquée en plein Paris ne me dit rien de bon. Il n’y a peutêtre pas de réveil de l’Islam, auquel cas tout ce que je dis ne tient pas et tout ce que l’on fait se trouve être aussi la plus vaine des choses. Mais, s’il y a un réveil de l’Islam, et je ne crois pas que l’on en puisse douter, un trophée de la foi coranique sur cette colline SainteGeneviève où tous les plus grands docteurs de la chrétienté enseignèrent contre l’Islam représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir. On pouvait accorder à l’Islam, chez lui, toutes les garanties et tous les respects. Bonaparte pouvait se déchausser dans la mosquée, et le maréchal Lyautey user des plus éloquentes figures pour affirmer la fraternité de tous les croyants : c’étaient choses lointaines, affaires d’Afrique ou d’Asie. Mais en France, chez les Protecteurs et chez les Vainqueurs, du simple point de vue politique, la construction officielle de la mosquée et surtout son inauguration en grande pompe républicaine exprime quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays et à sa prise de possession par nos sujets ou nos protégés. Ceuxci la tiendront immanquablement pour un obscur aveu de faiblesse. Quelqu’un me disait hier : -Qui colonise désormais ? Qui est colonisé ? Eux ou nous ? J’aperçois, de ci de là, tel sourire supérieur. J’entends, je lis telles déclarations sur l’égalité des cultes et des races. On sera sage de ne pas les laisser propager trop loin d’ici par des hautparleurs trop puissants. Le conquérant trop attentif à la foi du conquis est un conquérant qui ne dure guère. Nous venons de transgresser les justes bornes de la tolérance, du respect et de l’amitié. Nous venons de commettre le crime d’excès. Fasse le ciel que nous n’ayons pas à le payer avant peu et que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par leur sentiment de notre faiblesse. » (Charles Maurras, L’Action française, 13 juillet 1926).
 
L’inauguration se fit donc le 15 juillet 1926 en présence de Gaston Doumergue, président de la République française, de Moulay Youssef, sultan du Maroc, et d’Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères. Le maréchal Lyautey qui n’était plus Résident au Maroc depuis 1924, n’assista pas à l’inauguration car il était alors en convalescence après une lourde prostatectomie subie au printemps 1926. En revanche, le sultan Moulay Youssef lui rendit visite deux jours plus tard, le 18 juillet 1926, dans sa propriété de Thorey.

En 2026, un siècle après l’inauguration de cette première mosquée, selon le Ministère de l’Intérieur et le CFCM, il y a en France métropolitaine environ 2 600 lieux de culte musulmans (mosquées et salles de prière). 

mercredi 1 juillet 2026

L'Afrique Réelle N°199 - Juillet 2026

Sommaire

Actualité
Russie-Algérie, une double rivalité régionale
Dossier
Maroc-Algérie : quand la géographie façonne l’histoire
Qui a assassiné les moines de Tibhirine ?
La question du Somaliland
Document
Mali, aux origines d’une guerre de soixante-dix ans
Livres
Relire Emile-Félix Gautier


Editorial de Bernard Lugan

La descente aux enfers du Mali

Triste retour à la réalité pour la junte malienne. Il y a trois ans, porté par la liesse populaire et ivre de superlatifs anti-Français, un groupe de militaires jurait qu’il allait reprendre le contrôle du territoire sur les groupes armés et rétablir la « souveraineté sécuritaire ». Trois ans plus tard, la junte a perdu le contrôle de la quasi-totalité du pays… Et, sans l’appui des mercenaires russes d’Africa Corps, elle aurait été balayée de Bamako par l’offensive coordonnée des Touareg, tant islamistes que nationalistes. Quant à la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, figure centrale du dispositif militaire, elle a révélé au grand jour la vulnérabilité et la faiblesse d’une armée dépassée par des « rebelles » désormais capables de frapper au cœur même du dispositif étatique. Sans même parler de la situation économique qui est tout simplement apocalyptique.

Il faut en effet bien avoir à l’esprit que le départ des troupes françaises exigé par la junte malienne au nom de l’anti-impérialisme, a permis aux divers mouvements en lutte contre le pouvoir de Bamako de monter en puissance. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’une nébuleuse « terroriste » cantonnée aux zones rurales, mais d’une force en mesure - elle l’a montré fin avril - de planifier des opérations à la fois complexes et coordonnées. Face à cela, la junte a commis une grande erreur qui est d’avoir cru que la Russie était un partenaire militaire fiable qui allait avantageusement remplacer l’armée française. Résultat, elle est aujourd’hui totalement dépendante des mercenaires russes dont l’efficacité sur le terrain n’a toujours pas été démontrée…

Ivre de propos nationalistes, la junte sudiste ethnocentrée a refusé de prendre en compte la réalité ethnoculturelle du Mali, s’enfermant tout au contraire dans une stratégie sécuritaire sans issue. Une permanence stratégique qui, depuis l’indépendance, traduit la volonté des sudistes de soumettre et de dominer leurs anciens maîtres nordistes. En face, les groupes armés touareg ont réalisé une convergence tactique, réussissant - pour le moment du moins - à former un front militaire, certes hétérogène, mais uni par un lien ethnique et un rejet commun de l’État sudiste malien. Peut-être encore plus grave, le naufrage malien a fait également apparaître au grand jour l’incapacité de l’Alliance des Etats du Sahel qui avait été présentée comme une réponse souveraine et régionale à l’insécurité, et qui a totalement échoué. 

Tous ces drames auraient été évités si le général de Gaulle avait écouté les notables touareg comme le montre le document exceptionnel publié pages 13 à 15 dans ce numéro.  
Face à cette descente aux enfers, le discours officiel de la junte est de plus en plus hors sol. Saoulés d’invectives anti-françaises, de discours panafricanistes anti-impérialistes et de promesses vides, les militaires au pouvoir à Bamako savent que, sauf miracle, leurs jours sont comptés. Pendant ce temps, au Tchad, où un timide réalisme semble peu-à-peu renaître, les conseillers militaires français commencent discrètement à revenir…