jeudi 19 juillet 2012

La guerre du Kivu

La guerre a repris dans le Kivu au mois de mars 2012 quand le « général » Bosco Ntaganda que la Cour pénale internationale (CPI) considère comme un criminel s’est mutiné. Ce Tutsi congolais ancien de l’armée rwandaise a ensuite été rejoint par un autre Tutsi congolais, le colonel Sultani Makenga dans le M23 (Mouvement du 23 mars). Le tout sous le regard impuissant des Casques bleus de la Monusco.

Le fond du problème est que le président Kabila a décidé de rétablir l’autorité de l’Etat sur l’est du Congo passé de fait sous protectorat rwandais. Or, pour cela, il doit pouvoir s’appuyer sur une armée qui n’existe pas, les FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo) n’étant qu’une juxtaposition de milices ethno régionales dont celle de l’ancien CNDP (Congrès national pour la défense du peuple), mouvement composé de Tutsi congolais intégré dans l’armée nationale en 2009. Avec près de 5000 hommes bien entraînés et combatifs, elle constitue une armée dans l’armée. Aussi, quand Kinshasa décida de muter ces militaires tutsi ailleurs que dans le Kivu, certains se sont révoltés cependant que leurs frères, restés dans l’armée constituaient leur cordon de sécurité, pour ne pas parler de « 5e colonne ».
Le brassage ethno régional de l’armée financé par la communauté internationale a donc totalement échoué car il a buté sur les incontournables réalités ethniques régionales.

La solution de la question récurrente du Kivu se trouve cependant au Rwanda où le problème se pose autour de trois évidences:

1) Isolé sur ses hautes terres surpeuplées, le Rwanda va droit au collapsus si, d’une manière ou d’une autre, il ne déborde pas vers les régions vides d’habitants du Kivu congolais.

2) Sans une ouverture vers le Kivu, le Rwanda qui est naturellement tourné vers l’océan indien, n’est que le cul de sac de l’Afrique de l’Est, la forêt de la cuvette congolaise formant une barrière naturelle, politique, ethnique, culturelle et linguistique (kiswahili oriental et lingala occidental).

3) L’indéniable réussite économique actuelle du Rwanda repose très largement sur le pillage des ressources de la RDC. Selon l’ONU, le Rwanda constituerait ainsi la plaque tournante du commerce illicite des pierres précieuses congolaises. Le trafic se fait à travers des sociétés écran et des coopératives minières qui donnent le label « Rwanda » aux productions congolaises, ce qui permet de les écouler sur le marché international en dépit de l’embargo.

Voilà les principales raisons pour lesquelles le Rwanda soutient les rébellions successives de la région du Kivu et épaule les Tutsi congolais. Hier, il agissait à travers le CNDP ; actuellement le relais de sa politique est le « général » Ntaganda qu’il aide en matériel et en hommes. Quand ce dernier aura cessé de lui être utile, Kigali le remplacera sans aucun état d’âme par un autre « général» tutsi congolais.

Bernard Lugan
19/07/2012

dimanche 15 juillet 2012

L'Afrique Réelle N°31 - Juillet 2012


























Sommaire :

Actualité :

- Mali : la revendication de l'Azawad est-elle réaliste ?
- Afrique du Sud : Julius Malema ou l'épine dans le pied de Jacob Zuma

Dossier : Les origines de l'islam sud-saharien

- Les débuts de l'islamisation
- Les jihads des XVIIIème - XIXème siècles

Controverse : Rwanda

- Autopsie d'une manoeuvre de désinformation à propos des prétendues "révélations" du journal Libération dans l'affaire dite des missiles Mistral
- Un document faussement attribué à l'ONU
- Un rapport de l'ONU signé par le général Dallaire montre que le FPR possédait des missiles sol-air, pas les FAR
- Hypothèses sur l'origine réelle du document publié par Libération et sur son utilisation 

Editorial de Bernard Lugan :

Le nord du Mali récolte aujourd’hui les fruits de cette erreur politique majeure que fut l’ingérence franco-otanienne dans la guerre civile libyenne. La descente aux enfers y a en effet commencé au mois de janvier 2012, quand, de retour de Libye, les Touaregs du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), culbutèrent l’armée malienne avant de proclamer l’indépendance de la région.

Profitant de l’aubaine, les islamistes d’Al Qaida et ses diverticules régionaux se joignirent au mouvement avec des objectifs totalement différents puisqu’ils prônent la création d’un califat transnational, rêvant de faire du Sahel un nouvel Afghanistan. Dans un premier temps ces groupes islamistes nouèrent des alliances de circonstance avec certaines fractions touaregs, ce qui leur permit d’étendre leur zone d’influence. Puis ils les doublèrent avant de les chasser de Tombouctou, de Gao et du fleuve Niger, les repoussant vers la frontière algérienne, dans le nord de la région de Kidal. Maîtres de Tombouctou, ils entreprirent d’y purifier l’islam en luttant contre le culte des saints considéré par eux comme une résurgence ou une survivance du paganisme, Allah, dieu unique qui mérite seul prière et invocation, interdisant de demander à d’autres ce qui ne relève que de Lui.
Face à cette situation, et comme je ne cesse de le dire depuis le début du conflit, il n’existe pas d’autre solution que locale et passant par un appui direct donné aux Touaregs, seuls capables de lutter en zone désertique contre les bandes islamistes. En échange d’une telle aide, il leur serait demandé de renoncer à leur idée d’indépendance au profit d’une véritable autonomie. Paradoxalement, la gravité de la situation pourrait déboucher sur un rapprochement entre le MNLA et ce qui reste d’armée malienne en dépit du lourd contentieux existant entre Touaregs et sudistes.

En Libye, nous avons détruit un régime certes fantasque, imprévisible, dictatorial et un temps terroriste, mais qui avait assuré la prospérité de la population, bloquait l’immigration africaine vers l’Europe et luttait efficacement contre les fondamentalistes. Sur le champ de ruines résultant de la guerre civile, l’hétéroclite coalition islamo-tribale curieusement baptisée « libérale »[1] par les médias et qui vient de l’emporter électoralement, va devoir reconstruire un Etat capable de régler trois problèmes urgents :

1) Mettre au pas les milices et constituer une armée au seul service de l’Etat.

2) Inventer une nouvelle organisation de l’Etat sous une forme très déconcentrée, avec une grande autonomie reconnue aux régions et aux villes, mais tout en ne favorisant pas le tribalisme et la partition.

3) Eviter que le pays soit réduit à une bande côtière coupée en deux blocs séparés par 1000 km de désert, avec une Tripolitaine regardant vers Tunis et une Cyrénaïque vers l’Egypte. La nouvelle Libye qui est plus « arabe » que sahélienne ne devra donc pas se désintéresser de ses prolongements sahariens. Si elle n'était tournée que vers son littoral et ses régions pétrolières, le sud du pays deviendrait en effet un sanctuaire pour Aqmi.
Les actuelles « autorités » ne contrôlant, et encore, que la ville de Tripoli, et la Cyrénaïque refusant d’obéir à leur pouvoir perçu comme tripolitain, la tâche qui attend les « libéraux » libyens apparaît comme titanesque.

[1] Ces « libéraux » viennent d’annoncer que la charia serait au coeur de la nouvelle constitution.

samedi 14 juillet 2012

Peut-on empêcher la talibanisation du Nord Mali ?

Aritcle de Bernard Lugan pour le site Atlantico.

Cliquer ici pour le consulter


mardi 3 juillet 2012

Que se passe t-il vraiment à Tombouctou ? Point de situation et d’explication

La situation à Tombouctou doit être analysée en termes militaires et en termes politico-religieux.

1) Le point de situation militaire

Au mois de janvier 2012, de retour de Libye, les Touaregs du MNLA culbutent l’armée malienne puis ils proclament l’indépendance de l’Azawad. Profitant de l’aubaine, les islamistes d’Al Qaida et de ses diverticules régionaux se joignent au mouvement avec des objectifs totalement différents puisqu’ils prônent la création d’un califat transnational. Ils sont aidés par un dissident touareg qui fonde le mouvement Ansar Dine constitué au départ par une fraction touareg ifora à laquelle se joignent des combattants islamistes arabes ou sahéliens.
Alors qu’il était primordial de soutenir le MNLA qui, seul, pouvait localement faire obstacle aux islamistes, nous avons au contraire laissé ces derniers se renforcer et cela jusqu’au moment où, étant en position de force, ils chassèrent les Touaregs de la région du fleuve Niger. Aujourd’hui, la fraction touareg d’Ansar Dine a très largement rejoint le MNLA qui s’est replié vers la frontière algérienne, dans la région de Kidal. Ansar Dine n’est donc plus un mouvement touareg, mais une milice islamiste.
Nous sommes désormais, et à ce jour, en présence de deux ensembles qui se combattent, les Touaregs et les islamistes. Numériquement, ces derniers ne sont qu’une poignée, entre 300 et 500, mais ils sont fortement armés grâce au pillage des arsenaux libyens et ils détiennent des otages européens et algériens.

2) Le point de situation politico-religieux

Les destructions opérées à Tombouctou par les miliciens islamistes répondent moins à l’inscription des richesses architecturales de la ville à l’inventaire de l’UNESCO qu’à une réaffirmation classique d’un courant fondamentaliste bien connu dans l’islam et qui impose de lutter contre toutes les résurgences ou survivances du paganisme.
Or, à Tombouctou, la population va prier autour des tombeaux de saints locaux pour leur demander la guérison ou la réussite. Ceci est considéré par les fondamentalistes comme une forme d’idolâtrie qu’il importe d’éradiquer avec la plus grande fermeté car Allah, dieu unique qui seul mérite prière et invocation, interdit de demander à d’autres ce qui ne relève que de Lui. Ce sont les tombeaux de ces saints qui sont actuellement détruits et non les mosquées. Cependant, certaines de ces dernières parmi les plus célèbres abritent elles aussi des tombeaux qui vont être rasés.

Face à cette situation qui menace de dégénérer, que convient-il de faire ? Pouvons-nous laisser se développer un califat fondamentaliste en zone sahélienne ?

1) Comme je le préconise depuis le début de la crise (voir mes précédents communiqués), il conviendrait d’aider les Touaregs dans leur combat contre les islamistes.
2) Il est en même temps nécessaire de convaincre Bamako que le Mali « unitaire » n’existera jamais plus -il n’a d’ailleurs jamais existé-, et qu’il est donc urgent de penser à une nouvelle organisation constitutionnelle et territoriale qui permettrait de faire revenir les Touaregs sur leur déclaration unilatérale d’indépendance en échange d’une très forte décentralisation.
3) Une intervention de la CEDEAO permettrait certes de reprendre Tombouctou et Gao, mais les islamistes se disperseraient aussitôt dans le désert où ils deviendraient alors insaisissables. Sauf si les Touaregs, bien conseillés, étaient en mesure de leur couper le repli vers le Nord… et nous en revenons à ma première proposition.

En définitive, les exactions des islamistes devraient servir la cause des Touaregs puisqu’ils détiennent la solution du problème ; mais il faudra que les responsables politiques européens pathétiquement cramponnés à des analyses régionales obsolètes se décident enfin à ouvrir les yeux.

Bernard Lugan
04/07/12

dimanche 1 juillet 2012

Dans l'affaire dite des "missiles Mistral", Libération a menti en parlant d'un document original et le Figaro s'est déshonoré en reprenant l'information sans la vérifier

Dans son édition du 1° juin 2012, le journal Libération publiait un dossier de trois pages avec « à la une » un titre explosif affirmant que sa collaboratrice, Madame Malagardis, avait « découvert » un document confidentiel jusque là inconnu « prouvant » que les FAR, l’armée gouvernementale hutu, possédaient des missiles, dont des Mistral. Elle en tirait une forte conclusion : des Hutu auraient pu abattre l’avion de leur propre président, avec, en sous-entendu, la complicité de la France puisqu’ils ne disposaient pas des personnels capables d’engager de tels armements… Dans le même dossier, la question était posée de savoir pourquoi il avait fallu attendre si longtemps pour qu’un document d’une telle importance sorte enfin du « placard » aux secrets entourant la question du génocide du Rwanda.
Une fois de plus, grâce aux « chevaliers blancs » de la presse française, la vérité allait donc pouvoir être connue. Fermez le ban !

Le jour même, soit toujours le 1 juin 2012, j’ai publié sur mon blog un communiqué dans lequel on pouvait lire : 

« En écrivant dans l’édition du 1 juin 2012 du journal Libération que les forces armées rwandaises (FAR) auraient possédé des missiles Mistral, Maria Malagardis, illustre une fois de plus les grands travers de la presse française : esprit partisan, vision hémiplégique des évènements, non vérification de l’information, liberté prise avec les faits, le tout couronné par une grande incompétence. Quant au Figaro, son attitude est encore plus lamentable, puisque ses journalistes ont, par suivisme, répercuté sans la vérifier la pseudo révélation de leur consoeur. Reprise par toutes les radios et par la plupart des chaînes de télévision, cette « information » a été présentée comme susceptible de renverser ce que l’on croyait savoir sur les responsabilités concernant l’attentat du 6 avril 1994, action terroriste qui coûta la vie au président Habyarimana et qui fut l’élément déclencheur du génocide du Rwanda. Or, et il importe de le dire haut et fort, il s’agit là d’une nouvelle manipulation orchestrée par les soutiens européens du régime de Kigali. En effet ce document est connu de tous les spécialistes depuis des années. Il a même été longuement étudié, analysé et critiqué avant d’être finalement écarté par le TPIR en raison de son inconsistance. Mais, Madame Malagardis ignore les travaux de ce tribunal qui siège depuis 1996 (…) ».

Dans ce communiqué, connaissant que trop les méthodes d’une certaine presse française, je n’ai pas donné plus de détails, laissant les journalistes incompétents, manipulateurs ou manipulés, s’avancer en terrain découvert ; ce qu’ils ont d’ailleurs imprudemment fait... 

Aujourd’hui, un mois après leurs prétendues « révélations », je vais donc rendre publics deux éléments permettant de mesurer le sérieux de l’ « enquête » de la rédaction de Libération reprise par les journalistes suivistes du Figaro. Je réserve naturellement l’essentiel de mes informations aux abonnés à l’Afrique Réelle qui en sauront davantage quand ils recevront le numéro de juillet :

1) Le prétendu document « original » « découvert » par Madame Malagardis en 2012 à New York est conservé depuis 1996 dans les archives du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda), à Arusha, où il est référencé sous le titre : UN Restricted 01 sept 1994 UNRES-4125/J2M-2 Background Paper for U.S Mission, United Nations (USUN). Subject : Former Rwandan Army (ex Far) Capabilities and Intentions (U). La page mentionnant l’armement, dont les prétendus missiles Mistral, est référencée Enclosure (2). 

2) J’ai cité et analysé ce document en tant qu’expert assermenté, notamment en 2008 lors du procès du capitaine Sagahutu, dans un rapport d’expertise déposé au greffe du TPIR le 1° décembre 2008, puis défendu devant la Cour sous le titre : Rapport de Bernard Lugan, témoin expert devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda dans le cadre de la procédure engagée par le Procureur contre le capitaine Innocent Sagahutu (TPIR-2000-56-T). Je cite le document « découvert » en 2012 par madame Malagardis aux pages 67-69, paragraphe IV, alinéa A de la version française de ce rapport de 2008…

La suite au prochain épisode et au gré des futures « révélations » d’une presse française décidément bien malade…

Bernard Lugan
01/07/12

lundi 25 juin 2012

Selon le général Nyamwasa, Paul Kagamé aurait ordonné l’assassinat du président Habyarimana

Jeudi 21 juin, à Johannesburg, le général Faustin Kayumba Nyamwasa, ex chef d’état-major de l’armée rwandaise a fait une déclaration proprement fracassante en affirmant sous serment que Paul Kagamé « a ordonné le meurtre du président Habyarimana». Réfugié en Afrique du Sud depuis 2010, il confirmait ainsi les termes de l’ordonnance du juge Bruguière accusant l’actuel chef de l’Etat rwandais d’être à l’origine de l’attentat déclencheur du génocide du Rwanda.

Ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise, ce Tutsi de haute lignée, co-fondateur du FPR, demande depuis des mois à être entendu par la justice française car il détient tous les secrets entourant la période 1990-1994. Il figure d’ailleurs parmi les neufs très hauts responsables contre lesquels le juge Bruguière a émis des mandats d’arrêt internationaux pour leur « participation » réelle ou supposée à l’assassinat du président Habyarimana.
Après avoir rompu avec Paul Kagamé, le général Nyamwaza se réfugia en Afrique du Sud où il fut victime d’une tentative de meurtre et très grièvement blessé. C’est à l’occasion du procès des six hommes qui tentèrent de le réduire au silence qu’il a fait les déclarations explosives qui, en toute logique, devraient permettre de donner une nouvelle impulsion aux investigations des juges anti-terroristes français chargés d’enquêter sur l’assassinat du président Habyarimana et dans lequel périrent trois ressortissants français.
Ces déclarations venant après celles de Théogène Rudasingwa, ancien chef de cabinet de Paul Kagamé et après celles de son ancien chef du service de renseignements, lui aussi réfugié en Afrique du Sud où il vit sous protection policière, l’heure de vérité sur l’attentat du 6 avril 1994 approche donc inexorablement. En dépit des manœuvres d’enfumage périodiquement tentées par l’actuel régime rwandais.

Bernard Lugan
25/06/12

mardi 12 juin 2012

L'Afrique Réelle N°30 - Juin 2012


























Numéro spécial : l'Algérie cinquante ans plus tard

Sommaire :

Actualité :
- L'Algérie, ce pays riche qui a du mal à exister
- Comment les islamistes ont pris le contrôle de la société algérienne
- L'islamisme : un corps étranger désormais intégré

L'histoire officielle et ses mythes
- Une histoire artificiellement reconstruite
- La fracture arabo-berbère dans le nationalisme algérien

La guerre d'Algérie
- Guerre d'Algérie ou guerre d'indépendance algérienne ?
- Les grandes phases de la guerre
- Le vrai bilan de la guerre
- Eté 1962 : cette terrible épuration ethnique que l'on veut cacher

Controverses
- Jacques Soustelle et l'utopie de l'intégration
- Le cardinal Lavigerie et la colonisation de l'Algérie
- De Gaulle a toujours voulu l'indépendance de l'Algérie
- La France s'est ruinée en Algérie

Editorial : Lyautey contre Lavigerie et Crémieux

L’échec de l’Algérie française date du lendemain de la guerre de 1870 quand le régime civil remplaça le régime militaire. La colonisation de l’Algérie se fit alors au nom de l’universalisme républicain qui prétendait transformer les musulmans en Français grâce à l’ « école de la République ».
Dans ce numéro spécial de l’Afrique Réelle, est reproduit un document peu connu. Daté du 1er décembre 1870, au lendemain donc de la défaite française face à la Prusse, ce texte fut écrit de la main de Mgr Lavigerie à l’intention d’Adolphe Isaac Crémieux, alors en charge des affaires algériennes. Le prélat y livre ses intentions résolument jacobines au sujet de l’Algérie, faisant ainsi cause commune avec le farouche républicain qu’était Crémieux. Les deux hommes se trouvèrent alliés pour détruire les Bureaux arabes, cette élite de l’armée française qui avait réussi la pacification de l’Algérie avec peu de moyens, pratiquant la politique du prestige, du respect et de la différence, à l’image de ce que feront plus tard les Affaires Indigènes au Maroc sous Lyautey et ses successeurs. Or, Mgr Lavigerie et Adolphe Isaac Crémieux considéraient tous deux, à juste titre d’ailleurs, que les Bureaux arabes  étaient un obstacle à la colonisation, protecteurs qu'ils étaient des indigènes et de leurs biens. Crémieux dénonçait également leur peu de zèle républicain, ce corps d’élite étant effectivement largement monarchiste. Leur disparition signa l’échec de l’Algérie française.

A l’opposé de Mgr Lavigerie et de Crémieux, Lyautey ne voulut pas changer l’homme et c’est pourquoi il a réussi au Maroc. Il ne s’était en effet pas fixé pour but de donner aux Marocains d’autres ancêtres que les leurs. Il n’avait pas, comme le déclara avec arrogance le président Sarkozy dans son « discours de Dakar », l’intention de les faire « entrer dans l’Histoire », eux qui en ont une, glorieuse et ancienne.
La vision de Lyautey présentait deux caractéristiques principales qui sont l’exact contre-pied de ce que voulaient Crémieux et Mgr Lavigerie :

1) Selon lui, la colonisation n’était pas éternelle car il avait bien vu que les colonies, départements d’Algérie compris, étaient à la France, mais n’étaient pas la France. Transposée aujourd’hui cette idée permettrait de parler d’islam en France et non d’islam de France, ce qui n’est pas la même chose.
2) C’était une forme d’ « ethno-différentialisme » avant l’heure car elle n’impliquait ni assimilation, ni intégration, qui sont d’abord des pertes de substance vive pour les uns comme pour les autres. Elle ne débouchait ni sur l’acculturation républicaine, ni sur la christianisation des musulmans. Lyautey était pourtant plus que « bon » catholique, mais, tout comme Charles Maurras, il faisait la part entre le politique et le religieux. Homme de terrain, il avait tout simplement observé que les peuples du Maghreb sont « autres ».

L’histoire a donné raison à Lyautey contre Lavigerie et Crémieux. Quant à De Gaulle, s’il voyait juste quand il déclara à Jacques Soustelle que l’intégration était « un danger pour les Blancs, une arnaque pour les autres », la manière dont il s’y prit pour « soulager » la France de ce qu’il nommait « le fardeau algérien » fut à la fois odieuse par son inhumanité, honteuse par sa mise en oeuvre et criminelle par ses conséquences. D’autant plus que la victoire militaire française étant totale dès 1959-1960, des solutions autres que celle de la remise du pouvoir à la clique du FLN étaient envisageables.

Bernard Lugan

vendredi 1 juin 2012

Rwanda : à travers l’affaire dite des « missiles Mistral » Kigali veut une nouvelle fois faire chanter Paris

En écrivant dans l’édition du 1 juin 2012 du journal Libération que les forces armées rwandaises (FAR) auraient possédé des missiles Mistral, Maria Malagardis, illustre une fois de plus les grand travers de la presse française : esprit partisan, vision hémiplégique des évènements, non vérification de l’information, liberté prise avec les faits, le tout couronné par une grande incompétence. Quant au Figaro, son attitude est encore plus lamentable, puisque ses journalistes ont, par suivisme, répercuté sans la vérifier la pseudo révélation de leur consoeur. Reprise par toutes les radios et par la plupart des chaînes de télévision, cette « information » a été présentée comme susceptible de renverser ce que l’on croyait savoir sur les responsabilités concernant l’attentat du 6 avril 1994, action terroriste qui coûta la vie au président Habyarimana et qui fut l’élément déclencheur du génocide du Rwanda.

Or, et importe de le dire haut et fort, il s’agit là d’une nouvelle manipulation orchestrée par les soutiens européens du régime de Kigali. En effet :

1) Ce document est connu de tous les spécialistes depuis des années. Il a même été longuement étudié, analysé et critiqué avant d’être finalement écarté par le TPIR en raison de son inconsistance. Mais, Madame Malagardis ignore les travaux de ce tribunal qui siège depuis 1996…
2) L’information qui est à la base de ce document émane de l’association humanitaire Human Rights Watch qui, à l’époque, était une des caisses de résonance des thèses du FPR.
3) C’est à partir de cette information de HRW que le capitaine Sean Moorhouse, officier G2 (renseignement) de la Minuar, rédigea cette note qui ne fait que reprendre l’une des multiples rumeurs qui circulaient à l’époque à Kigali, l’information concernant ces missiles étant d’ailleurs considérée par lui comme improbable.
4) Depuis, ce même officier a longuement expliqué le sens de sa note, notamment aux « enquêteurs » rwandais qui rédigèrent le « rapport Mutsinzi », ce montage grossier qui était supposé démontrer la « culpabilité» française.
5) En 2011, dans une correspondance adressée à l’expert belge Filip Reyntjens, le capitaine Sean Moorhouse expliqua la genèse de ce document, mettant en évidence son caractère totalement artificiel.
6) Toutes les armes des FAR, en dehors de l’équipement individuel, avaient été placées sous séquestre par les forces de l’ONU et elles étaient entreposées dans un hangar situé à Kanombe sous la responsabilité du colonel belge Luc Marchal, adjoint du général canadien Roméo Dallaire. Nous avons la liste détaillée de ces armements. Il n’y figurait pas de missiles. Le lendemain de l’attentat, le FPR ayant repris unilatéralement les hostilités, les FAR reprirent par la force leurs armes afin de pouvoir résister à leurs ennemis.

L’affaire est donc claire, il s’agit d’un nouvel enfumage qui s’explique par trois raisons :

1) L’étau se referme chaque jour un peu plus sur les auteurs de l’attentat. Contrairement à ce que Kigali voudrait faire croire, le dossier du juge Bruguière est en effet toujours d’actualité et de nouveaux témoins acteurs qui viennent d’être entendus ou vont l’être prochainement par les juges Trévidic et Poux le confirment. Quant au rapport d’expertise qui leur fut remis, nous avons montré ses faiblesses, ses incohérences et ses erreurs dans le numéro du mois de mai de l’Afrique réelle ; les parties civiles ont d’ailleurs demandé une contre-expertise.
2) Kigali veut, par voie médiatique, faire pression sur les juges afin d’éviter la défaite judiciaire qui s’annonce.
3) Kigali a qui beaucoup perdu avec le départ de Nicolas Sarkozy n’a désormais plus d’alliés au plus haut niveau de l’Etat français. En mettant la pression sur Paris, le régime Kagamé se livre donc à un chantage auprès du nouveau régime: l’abandon de l’instruction du juge Trévidic contre la fin de la campagne anti-française.

Bernard Lugan
01/06/2012