mardi 14 décembre 2010

L'Afrique Réelle N°12 - Décembre 2010


SOMMAIRE :

Dossier : Côte d'Ivoire

- Retour sur les élections présidentielles
- Un pays, trois peuples
- Une artificielle création coloniale
- Un pays détruit par l'ethno-démocratie
- Les atermoiements français
- La guerre franco-ivoirienne de novembre 2004
- La fausse question religieuse

EDITORIAL :

En Côte d’Ivoire, le premier tour des élections présidentielles avait fait apparaître un pays coupé en trois, la coalition Kru Lagunaires de M. Gbagbo totalisant 37% des voix, le parti Baoulé 25% et l’ensemble nordiste 33%. Au second tour, M. Ouattara l’a emporté après qu’eut été reconstituée autour de sa candidature l’alliance entre Baoulé et Nordistes qui avait jadis permis au président Houphouët-Boigny de gouverner. Dans un réflexe de survie, M. Gbagbo a alors fait un coup d’Etat et mis le pays en situation de quasi guerre civile. La « communauté internationale » est la grande responsable de ce gâchis pourtant prévisible. Après la partition du pays intervenue à la suite des évènements de 2002, elle a en effet voulu, au nom de la démocratie et de la « bonne gouvernance », contraindre au dialogue, à la réconciliation, à la réunification et au partage du pouvoir des populations qui n’avaient jamais eu de passé commun. Postulant que la paix allait sortir des urnes, elle a englouti des sommes considérables dans un processus électoral bancal. Le résultat de cette cécité ethnologique et politique est catastrophique. Les positions des deux camps sont en effet inconciliables car elles sont ancrées sur des mentalités inscrites dans la longue durée. Pour les Kru du sud forestier, ensemble ethnique auquel appartient M. Gbagbo, les Nordistes forment un monde rattaché à l’univers du Sahel. Selon eux, ce vaste ensemble malinkédioula-mossi, rêve de reprendre vers le Sud une expansion bloquée durant la parenthèse coloniale. La coupure Nord-Sud entre le monde sahélien, ouvert et structuré en chefferies ou en royaumes d’une part, et le monde forestier littoral peuplé d’ethnies à la géopolitique cloisonnée d’autre part, est bien la grande réalité géopolitique régionale[1].
La priorité est désormais de tenter de circonscrire l’incendie afin d’éviter son extension à toute l’Afrique de l’Ouest, tant les imbrications ethniques y sont importantes. Le problème est que la question ivoirienne étant d’abord ethnique, sa résolution ne passe certainement pas par une artificielle recomposition démocratique à l’ « européenne », mais bien par une redéfinition de l’Etat. Comme il n’existe plus de fédérateur et que tous les dirigeants politiques sont discrédités, tout replâtrage faussement consensuel avec un gouvernement dit d’ « unité nationale », ne serait qu’une solution artificielle, fragile, provisoire et porteuse d’embrasements futurs. Dans ces conditions, et dans l’état actuel de la situation, la seule issue réaliste n’est-elle pas la reconnaissance de la partition entre des Nord pro-Ouattara et des Sud pro-Gbagbo ? Plus tard, peut-être, une nouvelle union pourrait naître, mais sur des bases solides, c'est-à-dire dans le cadre d’une confédération à définition clairement ethnique. Dans l’immédiat, maître du pays Kru et du cordon littoral peuplé par ses alliés Akié, Abouré et autres Lagunaires, Laurent Gbagbo contrôle la Côte d’Ivoire « utile ». Grâce aux revenus du pétrole, du café, du cacao, des ports, appuyé sur l’armée et la gendarmerie, il va tenter de contraindre les acteurs économiques internationaux à composer avec lui. Jouant la carte nationaliste il va s’opposer avec virulence au « diktat » de l’ONU et accusera tout particulièrement la France, bouc émissaire idéal. Mais dans ce très périlleux jeu du « quitte ou double », il n’est pas certain qu’il ait toujours avec lui sa chance légendaire… Quant à Alassane Ouattara, chef de l’Etat légitime mais désarmé, il n’est encore que le « roi de Bourges » d’un Nord déshérité et il risque d’apparaître bientôt aux yeux des Ivoiriens comme l’homme de l’étranger. Le temps jouant contre lui, il est donc condamné à brusquer les évènements. En a-t-il seulement les moyens ?

Bernard Lugan

[1] Accrochés d’une manière pathétique à leurs vieilles croyances « new age » et post-marxiste, Jean-Loup Amselle, Jean-Pierre Chrétien et Elikia M’Bokolo du CNRS soutiennent que les ethnies sont des créations coloniales. Plus encore selon Jean-Loup Amselle, la notion même de Sahel est le produit de la colonisation. Dans la même veine il serait possible de soutenir que le phénomène des grandes marées en Bretagne est une conséquence de l’occupation allemande de 1940…

jeudi 2 décembre 2010

Réflexions après la victoire d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire

En Côte d’Ivoire, c’est une large victoire qui vient d’être remportée par la coalition entre Baoulé et Nordistes, Alassane Ouattara l’ayant emporté avec près de 55% des voix. Abidjan, pourtant réputé fief de Laurent Gbagbo, a même quasi également réparti ses suffrages entre les deux candidats, illustrant la nette coupure ethnique de la ville. Les électeurs baoulé qui, avec les 25% de voix obtenues au premier tour par Henri Konan Bédié, détenaient la clé de ce scrutin, se sont donc largement reportés sur le Nordiste Alassane Ouattara pour en finir avec la parenthèse Gbagbo.
Cette victoire au second tour a donc été permise par la reconstitution de l’alliance ethnique qui avait permis au président Houphouët-Boigny de gouverner le pays durant plusieurs décennies. C’est avec une grande maladresse qu’elle avait été rompue par son successeur, Henri Konan Bédié, lequel avait pensé écarter son rival d’alors, Alassane Ouattara, en contestant sa nationalité, oubliant par là que la Côte d’Ivoire est composée de trois grands ensembles ethniques et que l’alchimie ethno-démocratique du pays repose sur la règle de deux contre un. Ce fut en effet uniquement parce que le leader baoulé Henri Konan Bédié et le leader nordiste Alassane Ouattara avaient négligé cette loi non écrite que Laurent Gbabo, le représentant des ethnies kru et lagunaires l’avait jadis emporté. Ce président légal mais illégitime élu pour cinq ans s’est maintenu au pouvoir  durant une décennie par la magouille, la démagogie et la terreur. Couverts de sang et gavés de leurs rapines, ses partisans ne sont pas disposés à accepter le verdict des urnes et à devoir rendre des comptes. Ils viennent donc de déclencher un coup d’Etat en demandant au conseil constitutionnel, une de leurs courroies de transmission, d’invalider les résultats du scrutin. Plus que jamais, la Côte d’Ivoire est donc au bord de l’explosion.

Bernard Lugan
02/12/2010

lundi 15 novembre 2010

Elections présidentielles en Guinée

Les résultats définitifs officiels du second tour des élections présidentielles guinéennes n’étaient pas encore connus que des affrontements éclataient dans le pays, évènements hélas prévisibles, le premier tour, sondage ethnique grandeur nature, ayant exacerbé les tensions. Une fois encore en Afrique, la démocratie reposant sur le « one man, one vote », a donc débouché sur l’ethno mathématique. En Guinée, elle a amplifié les problèmes car la géographie physique y est juxtaposée à l’ethnopolitique[1]. Le pays est en effet composé de quatre grandes régions naturelles peuplées par chacune des quatre grandes ethnies :

1) La Guinée maritime est le territoire des Soso (+- 15 % de la population de la Guinée).
2) La Moyenne Guinée, région des hautes terres du Fouta Djalon qui couvre environ 1/3 de la superficie du pays, est le homeland des Peul (entre 35 et 40% de la population), ethnie persécutée à l’époque de Sekou Touré et constamment écartée du pouvoir depuis l’indépendance.
3) La Haute Guinée, région de savanes recouvrant presque la moitié du pays, est la patrie des Malinké (un peu plus de 30% de la population).
4) La Guinée forestière, région montagneuse couverte par la sylve est habitée par de nombreuses tribus rassemblées sous le nom d’ « ethnies forestières »[2] (entre 5 et 9% de la population), dont les principales sont les Kpélé-Guerzé, les Loma et les Kissi.

Le 27 juin 2010, lors du premier tour, une vingtaine de candidats briguèrent certes les suffrages des électeurs guinéens, mais d’abord ceux de leur propre ethnie. Le principal candidat peul, Cellou Dalein Diallo, obtint ainsi 39,72% des voix, arrivant largement en tête ; les deux principaux  candidats malinké rallièrent un peu moins de 30% des suffrages (Alpha Condé 20,67% et Lansana Kouyaté 7,75%) ; Sidya Touré, un Diakanké allié aux Soso obtint 15,60% des voix et Papa Koly Kouroumah, d’ethnie kpélé-guerzé, 4,83%. Le second tour qui s’est déroulé dimanche 7 novembre, soit cinq mois après le premier tour, opposa Cellou Dalein Diallo, le candidat des Peul, à Alpha Condé, celui des Malinké. Si, comme il le prétend, Alpha Condé l’a emporté, c’est qu’il aura obtenu le soutien des Soso, plus celui des « Forestiers ». Les Peul considéreront alors que la victoire leur a été volée, mais comme l’armée est très majoritairement composée de Malinké, ils seront mis à la raison. Du moins à Conakry, car leur région, la Moyenne Guinée va se trouver en état de partition ethnique.

Bernard Lugan
15/11/2010

[1] Pour l’historique de la question ethnique guinéenne ainsi que pour tout ce qui concerne l’histoire politique de la Guinée depuis 1958, il sera utile de se reporter au numéro 1 (janvier 2010) de l’Afrique Réelle.
[2] Les Malinké composent 35% de la population de la région.

dimanche 14 novembre 2010

L'Afrique Réelle N°11 - Novembre 2010



























SOMMAIRE :

Dossier : Les élections ivoiriennes
- Les peuples de Côte d'Ivoire
- La crise ivoirienne
- Les élections du 31 octobre 2010

Histoire :
- Origines de l'homme, adieu Afrique ? 

EDITORIAL : 

Le 31 octobre 2010, cinq années après la fin officielle du mandat du président Laurent Gbagbo, et après six reports successifs, les élections présidentielles ivoiriennes qui devaient mettre un terme à la situation de « ni guerre ni paix » prévalant dans le pays depuis la tentative de coup d’Etat de 2002, se sont enfin tenues. Organisées à grands frais par la communauté internationale, loin de permettre une sortie de crise, elles ont au contraire compliqué une situation politique aussi complexe qu’explosive. Ce scrutin qui n’a rien résolu démontre une fois de plus que la démocratie africaine est d’abord une ethno mathématique. Sondage ethnique grandeur nature, ces élections ont ainsi confirmé que la Côte d’Ivoire est bien composée de trois ensembles ethniques coagulés lors de ces élections autour de trois leaders : Henri Konan Bédié qui avec  25% des voix n’a pas été capable de rassembler au-delà de ses seuls soutiens Baoulé ; Alassane Ouattara qui en obtenant 32,5% des voix a montré qu’il demeurait le chef incontesté des ethnies nordistes et Laurent Gbagbo, arrivé en tête avec un décevant 38,3% des suffrages.
Le président sortant a cependant fait la preuve qu’il était capable de rassembler au-delà de sa petite base ethnique Kru/Bété. C’est ainsi que les Akan non Baoulé ont largement voté pour lui. Son épouse, Simone est elle-même Abouré, petite tribu Akan dont territoire commence à Bassam et le chef d’état-major des Armées, le général Philippe Mangou est Ebrié ; quant aux Attié, vieux résistants au pouvoir colonial et à celui d’Houphouet-Boigny, ce sont de solides alliés. De plus, Laurent Gbagbo a montré qu’il est le seul candidat ayant un électorat éparpillé trans-ethnique.
Le second tour des élections est programmé pour le 21 novembre 2010 et il s’annonce serré. Durant la campagne, les passions vont être exacerbées, ce qui ne va pas favoriser la cicatrisation de la fracture ethnique ivoirienne. Après l’actualité immédiate, le second dossier traité dans ce numéro 11 de l’Afrique Réelle nous conduit sur le long chemin de nos origines car l’idée selon laquelle toutes les populations de la planète seraient originaires d’Afrique est aujourd’hui  de plus en plus difficile à soutenir. Davantage acte de foi que véritable démonstration scientifique, cette quasi croyance obligée repose en fait sur deux postulats. Le premier est celui de l’hominisation dont on nous affirme qu’elle se serait faite en Afrique et uniquement en Afrique. Le second est adossé à un schéma diffusionniste selon lequel, ce serait à partir du continent africain que nos ancêtres auraient migré. Ils l’auraient quitté en deux fois, d’abord vers 2 millions d’années avec Homo erectus, puis, il y a environ  90 000 ans avec l’Homme moderne (théorie dite de l’ « Eve africaine »). Or, ces deux postulats sont aujourd’hui considérablement affaiblis en raison de découvertes récentes dont nous faisons le point dans ce numéro. Mais au-delà de ces nouveautés, la question des origines de l’homme dépasse désormais la controverse scientifique car elle a été placée au cœur de l’entreprise de déstructuration mentale des Européens. Elle a en effet permis de faire entrer dans la tête des nantis coupables du vieux continent l’idée selon laquelle nous serions tous des Africains, de lointains immigrés en quelque sorte. Dans ces conditions, pourquoi vouloir limiter l’accès à notre sol à ces « cousins » venus aujourd’hui d’Afrique alors que nos ancêtres l’avaient fait avant eux il y a quelques dizaines de milliers d’années ?

Bernard Lugan

jeudi 4 novembre 2010

Côte d’Ivoire : les élections confirment la fracture ethnique

Reportées plusieurs fois depuis 2005 et finalement organisées à grands frais par la communauté internationale, les élections ivoiriennes, loin de permettre une sortie de crise, compliquent tout au contraire une situation politique aussi complexe qu’explosive. Avec ce scrutin qui n’a rien résolu, la démonstration vient une fois de plus d’être faite que la démocratie africaine est d’abord une ethno mathématique. Ce sondage ethnique grandeur nature a d’abord confirmé que la Côte d’Ivoire est bien composée de trois blocs ethniques donc politiques.
- Pour le président sortant, M. Laurent Gbagbo, un Bété, élu en 2000 à la suite d’un vaste trucage électoral, le résultat de cette consultation est particulièrement cruel. Lui qui affirmait avec assurance qu’il allait triompher dès le premier tour n’a en effet rassemblé sur son nom qu’entre 36 et 37% des suffrages et a été mis en ballottage. La seule bonne nouvelle pour lui est qu’il a rassemblé au-delà de son noyau ethnique (+-12 %). L’analyse du scrutin montre en effet que les sous groupes akan, notamment les petites ethnies dites Lagunaires (+- 10 %) auxquelles appartient son épouse Simone, ont en partie voté pour lui, ainsi que l’électorat détribalisé de la région d’Abidjan qui s’est reconnu dans son discours nationaliste et ses positions anti-françaises. Laurent Gbagbo n’a cependant qu’une faible assise nationale car il n’atteint 50% des suffrages que dans 4 régions sur 19. Il réalise des scores médiocres dans le centre du pays et ses résultats dans les régions administratives du Nord sont dérisoires puisqu’il n’y obtient qu’entre 2 et 9 % des votes.
- L’ancien président Henri Konan Bédié, d’ethnie Baoulé (+- 25%), premier successeur de Félix Houphouët-Boigny, et qui occupa le fauteuil présidentiel de 1995 à 1999 est le second perdant de ce premier tour. Lui qui fut jadis le champion de l’ «Akanité », espérait rassembler sur son nom la grande majorité des 40% d’Akan ; or, il n’a recueilli que 25% des suffrages nationaux. Comme il a fait le plein des voix au centre du pays, dans les deux régions baoulé des Lacs et de N’zi-Comoé, ce résultat signifie clairement que les Akan non Baoulé se sont détournés de lui et qu’ils ont voté pour Laurent Gbagbo. Outre les Lagunaires, il a ainsi perdu l’électorat akan de la région du Sud Comoé où il n’obtient que 20% des voix. Dans l’Ouest, en zone Kru, il réalise en revanche des scores honorables là où des planteurs baoulé ont colonisé la terre des indigènes, notamment dans le Bas-Sassandra où il totalise 41% des suffrages. Ses résultats sont en revanche insignifiants dans le Nord avec moins de 5% des voix.
- Avec 33% des voix, Alassane Ouattara qui a coagulé sur son nom les votes des ethnies nordistes et musulmanes (Malinké, Dioula, Sénoufo, Kulango ou Lobi etc.,), est le grand vainqueur de ce premier tour puisqu’il met le président sortant en ballottage. Sa domination est écrasante dans 4 régions administratives nordistes où il obtient entre 73 et 93% des suffrages. Dans le Sud, ses résultats qui sont honorables ne sont que le simple décalque des noyaux de peuplement résultant des migrations internes et de l’immigration sahélienne ; dans la région d’Abidjan, il obtient ainsi 33% des voix.

En totalisant moins de 3% des suffrages à eux tous, les 11 autres candidats n’ont fait que de la figuration, ce qui signifie que la clé du second tour est détenue par l’électorat baoulé d’Henri Konan Bédié. Comme ce dernier a conclu un accord électoral avec Alassane Ouattara, en pure logique électorale européenne, Laurent Gbagbo qui est en ballottage défavorable devrait donc mathématiquement être battu. Les jeux sont cependant loin d’être faits et cela pour deux grandes raisons :

1) La première est le poids du contentieux opposant Henri Konan Bedié et Alassane Ouattara, le premier ayant jadis écarté le second en l’accusant d’être Burkinabé et non Ivoirien.
2) Laurent Gbagbo n’est pas homme à abandonner facilement un pouvoir qu’il a eu tant de mal à conquérir et son clan qui porte la responsabilité de multiples exactions sait qu’il a tout à redouter de l’arrivée au pouvoir de ses anciennes victimes nordistes. Le président sortant dispose de l’appareil de l’Etat, il tient la région d’Abidjan - bien qu’il y soit minoritaire avec 45% des suffrages -, il contrôle les zones cacaoyères de l’Ouest et le littoral riche en hydrocarbures, il est assuré du soutien de l’armée et de la gendarmerie et il a montré qu’il sait tenir la rue grâce à ses milices. Sa position est donc forte mais pour l’emporter au second tour, il doit impérativement séduire l’importante fraction Baoulé qui voit en Alassane Ouattara l’homme qui a provoqué ou inspiré le putsch du général Guei le 24 décembre 1999 et donc le renversement d’Henri Konan Bédié. Il va donc radicaliser la situation pour en revenir, d’une manière ou d’une autre, au concept de l’ «ivoirité » se présentant comme le « candidat des patriotes » contre « le candidat de l’étranger, homme à la nationalité douteuse ». Les passions qui vont être exacerbées vont donc élargir encore davantage la fracture ivoirienne.

La cartographie de cette élection est traitée en détail dans le numéro 11 (novembre 2010) de l’Afrique réelle qui sera envoyé par PDF aux abonnés dans les jours prochains.

Bernard Lugan
04/11/2010

mardi 2 novembre 2010

L'Afrique Réelle N°10 - Octobre 2010

 
SOMMAIRE :

Actualité : Rwanda
- La mort de Joshua Ruzibiza vue par les journalistes militants
- Joshua Ruzibiza : vérité judiciaire et vérités journalistiques

Dossier : Sud-Soudan
- Les quatre Soudan
- La guerre du Sud-Soudan
- La question du pétrole
- Un avenir hypothéqué

EDITORIAL :

Le Soudan, pays mastodonte, est secoué par trois conflits internes, celui du Darfour, celui des Beja (Bedja) à l’est du Nil, dans la région montagneuse parallèle à la mer Rouge et celui du Sud Soudan où un référendum doit en principe être organisé au début de l’année 2011. La guerre du Darfour a masqué celle du Sud-Soudan où les hostilités ont éclaté dès 1956, année de l’indépendance du Soudan anglo-égyptien. En 2005, affaibli par la guerre de sécession livrée par les Sudistes, et acculé à des concessions par la communauté internationale en raison des exactions commises au Darfour, le régime islamiste de Khartoum fut contraint de composer. C’est ainsi qu’il accorda une large autonomie au Sud-Soudan et qu’il accepta le principe de la tenue d’un référendum portant sur le statut de la région. Au mois de janvier 2011, les populations du Sud-Soudan iront donc en principe aux urnes et elles auront alors le choix entre maintenir l’unité du pays ou faire sécession. La question du Sud-Soudan peut donc déboucher sur l’éclatement du plus vaste Etat de l’Afrique sud saharienne et sur la remise en cause du principe de l’intangibilité des frontières africaines. La consultation pourrait également être la motrice d’une véritable dynamique de conflits, la question du partage des ressources pétrolières et celle de l’utilisation des eaux du Nil en faisant une bombe à retardement.

Entre la sécession pure et simple et le maintien de l’unité du pays, des solutions alternatives sont « suggérées » par ceux des acteurs internationaux qui ont intérêt à maintenir la liberté d’extraction du pétrole, à commencer par la Chine, premier client du Soudan. La géopolitique régionale est en effet en partie conditionnée par le projet chinois de pipeline qui conduirait jusqu’à la région de Port Soudan et à son terminal pétrolier les productions du Tchad et pourquoi pas celles du sud de la Libye, ce qui éviterait aux tankers chinois de devoir faire le tour de l’Afrique pour aller charger à Port Kribi au Cameroun ou en Méditeranée. Or, qu’adviendrait-il de ce projet si la partition du Soudan devenait effective et si la guerre embrasait la région ? Comme les plus importantes réserves pétrolières du Soudan sont situées dans les zones qui pourraient faire sécession, la solution pourrait alors être dans une confédération avec séparation politique doublée d’une complémentarité économique. Cette idée est refusée par les pays de la « ligne de front chrétienne », au premier rang desquels l’Ouganda dont le président, Yoweri Museveni, a clairement soutenu auprès du président Obama l’idée de l’indépendance du Sud Soudan. Cette option est également celle de Jérusalem, qui ne peut que voir d’un bon œil la perspective de l’affaiblissement du géant musulman qu’est le Soudan. D’autant plus qu’une recomposition politique régionale pourrait alors se produire, un « Etat chrétien » de plus venant renforcer l’Ethiopie (62% de chrétiens), l’Ouganda (70% de chrétiens) et le Kenya (66% de chrétiens). Quant à l’Egypte qui a toujours considéré le Soudan comme sa dépendance méridionale, comment réagirait-elle en cas d’indépendance du Sud Soudan ? Pour le moment, l’Egypte et le Soudan sont alliés dans la question du partage des eaux du Nil, contre sept pays d’Afrique de l’Est qui sont l’Ethiopie, le Kenya, la Tanzanie, la RDC, le Burundi, le Rwanda et l’Ouganda. Ces derniers réclament la renégociation du traité de 1929, actualisé en 1959, qui accorde plus de 85% du débit du fleuve à l’Egypte et au Soudan. Le Caire dispose également d’un droit de veto sur toute nouvelle construction (barrage, station de pompage ou d’irrigation) en amont du fleuve, ce qui bloque des dizaines de projets nationaux et régionaux. Quelle serait alors l’attitude d’un Sud Soudan indépendant qui pourrait être tenté d’ouvrir ses immensités à l’agriculture industrielle alors que l’Egypte a clairement menacé de bombarder tout chantier qui pourrait être susceptible d’affecter en amont le débit du Nil ?

Bernard Lugan

lundi 27 septembre 2010

L'Afrique Réelle N°9 - Septembre 2010


























SOMMAIRE : 

Actualité : Grands lacs
- Le pétrole du lac Albert : vers un embrasement régional ?

Dossier : L'emblématique affaire Nahimana
- Retour sur le cas Jean-Pierre Chrétien à propos de Ferdinand Nahimana
- L'insolite expertise de Jean-Pierre Chrétien devant le TPIR
- Le mea culpa d'Hervé Deguine

EDITORIAL :


Les lignes de force se sont remises à bouger dans la région des Grands Lacs où la RDC et le Rwanda, les deux ennemis d’hier, sont, aujourd’hui, devenus des alliés de fait. Pourquoi ce retournement et peut-il durer ? Tout a changé au début de l’année 2009 quand un accord fut conclu entre Kigali et Kinshasa dont l’objectif officiel était l’éradication dans le Kivu des milices hutu du FDLR. Puis un écran de fumée fut mis en place avec l’arrestation par le Rwanda du « général » tutsi Laurent Nkundabatware dit Nkunda. Cette opération servit à faire croire à la réalité de l’intégration dans les rangs des FARDC (Forces armées de la République Démocratique du Congo), des milices tutsi congolaises. En réalité, les anciens miliciens continuèrent d’agir dans les zones qu’ils occupaient et sous le commandement de leurs chefs, s’étant contentés de coudre sur leurs uniformes les insignes des FARDC. D’ailleurs, si le but de l’accord avait été l’intégration des forces armées, les unités rebelles auraient été éclatées au sein des forces nationales et envoyées en garnison à travers le pays. Toute la région, spécialement celle du Nord Kivu, est donc de fait demeurée entre les mains de Kigali, mais avec l’aval de Kinshasa cette fois. Le président Kabila qui, certes est faible, mais qui est loin d’être un naïf, aurait-il donc accepté et même cautionné la quasi partition de son pays ? Evidemment non. L’affaire est plus complexe qu’il n’y paraît car, en réalité, c’est un jeu subtil qu’il mène. Comme il n’est pas de taille à lutter à la fois contre les ambitions ougandaises dans la région du lac Albert et contre la politique annexionniste du Rwanda dans les Kivu, il a donc provisoirement décidé de « faire la part du feu » en s’appuyant sur Kigali pour éviter de se voir spolié par Kampala et les grandes compagnies pétrolières.
Le marché est clair : Kigali doit s’immiscer dans le jeu pétrolier du lac Albert afin de tenter de faire obstacle à la tentative de mainmise ougandaise. En échange, Kinshasa se montrera discret sur la présence des troupes rwandaises au Kivu et n’utilisera pas contre Kigali le rapport de l’ONU sur le génocide commis par ses troupes dans l’est de la RDC. Le chef de l’Etat congolais qui a plusieurs fers au feu fait le calcul suivant : dans le futur, il aura moins à craindre de Kagamé que de Museveni car, après avoir été adulé par l’opinion internationale, le président rwandais devient peu à peu un paria au fur et à mesure que les mensonges liés au génocide, à ses causes, à son éclatement, à son déroulement et à ses conséquences en RDC, apparaissent au grand jour.
Le pari de Kinshasa n’est cependant pas gagné car Kagamé n’est pas non plus un naïf et comme il a déjà été lâché par plusieurs de ses soutiens, prendra t’il le risque de se mettre à dos les compagnies pétrolières ? Comme il n’est plus en mesure de jouer sa carte internationale favorite qui est le chantage à la guerre, lui aussi doit donc miser sur plusieurs tableaux. C’est pourquoi, tout en donnant des assurances à la RDC, il fait miroiter les potentialités pétrolières de la région du lac Kivu dont il se ferait fort de garantir l’exploitation, l’intérêt des pétroliers étant naturellement de traiter avec un régime fort… Certes, mais ses opposants tutsi actuellement réfugiés en Afrique du Sud font la même promesse et ils appellent clairement à son renversement… Dans ces conditions, Kagamé qui désormais joue sa survie, n’a donc pas intérêt à se brouiller encore davantage avec Museveni. Comme ce dernier est lui aussi affaibli, tous deux ne vont-ils pas se rapprocher ? Le problème est qu'une telle politique se ferait aux dépens de Kabila qui ne manquerait alors pas d’utiliser le rapport de l’ONU qui accable Kigali... Quoiqu’il en soit, le président ougandais a-t-il, lui, intérêt à une entente avec un Kagamé sur le déclin? Ne pourrait-il pas plutôt tenter de reprendre la main en proposant un « accord » à Kinshasa sur le dos de l’actuel président rwandais ? Toutes les options sont ouvertes.
 
C’est dans ce jeu de poker menteur à la fois complexe et mouvant que la France tente actuellement de s’introduire avec une connaissance superficielle de la subtile alchimie ethno politique régionale.

Bernard Lugan

dimanche 19 septembre 2010

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