dimanche 24 avril 2011

L’alchimie tribale libyenne

La nouvelle selon laquelle le colonel Kadhafi aurait ordonné à son armée de se retirer de la ville  de Misrata  pour y confier le rétablissement de l’ordre aux tribus qui lui sont loyales, permet de mettre en évidence la grande réalité tribale sur laquelle repose la vie sociale libyenne[1].  Le problème, lorsque l’on parle des tribus de Libye tient au fait que nous sommes en présence d’ensembles divisés en une infinité de clans et de sous clans aux alliances fluctuantes et aux zones d’habitat mouvantes. On recense ainsi environ 150 tribus et clans dont la plupart vivent éclatés sur plusieurs régions et dont les intérêts sont régulièrement contradictoires. Ces tribus ne constituent pas des blocs homogènes unanimement rangés dans un camp ou dans l’autre. Ainsi, au sein même des Gaddafa, la tribu du colonel Kadhafi, l’un des cousins de ce dernier, Ahmed Gaddaf al-Dam est passé chez les insurgés. S’agit-il d’une adhésion sincère ou d’une habitude bédouine de ménager une porte de sortie pour les siens ? L’histoire le dira.  Entre ces tribus et ces clans, les apparentements familiaux sont étroits, ce qui fait qu’en dépit des combats, les liens qui ne sont jamais rompus peuvent donc être renoués à tout moment. Deux exemples :

1) Les liens historiques et matrimoniaux entre la tribu des Gaddafa et certaines composantes des Warfallah sont anciens. Au mois de mars 2011, quand une majorité de clans warfallah abandonna le colonel Kadhafi, le chef de la branche warfallah de Beni Wallid  « capitale » historique des Warfallah déclara qu’il ne considérait plus Kadhafi comme un « frère ». Certes, mais les liens du sang demeurent qui permettront, un jour, de procéder à des retrouvailles…
2) Toujours au mois de février,  Seif al-Islam, fils du colonel Kadhafi, prononça un  discours télévisé dont la portée a échappé à bien des observateurs. S’adressant aux rebelles de Cyrénaïque, il parla de ses « oncles d’el Baida », un des bastions de l’insurrection et centre de la tribu des Barasa. La raison de cette adresse était claire : le coeur de la confédération tribale de Cyrénaïque est la tribu Barasa, celle de l’ancien roi Idriss ; or, la seconde femme du colonel Kadhafi,  Safeya Farkash al-Baraasa, mère de Seif al-Islam, est une Barasa. En parlant à « ses oncles d’el Baida», Seif al-Islam tentait donc de rallier le lignage de sa mère au régime de son père. 

Pour ce qui est des grandes tribus, à la date à laquelle ces lignes sont écrites (24 avril 2011), la situation est la suivante :   Les Warfallah (Werfella) qui forment la principale tribu de Libye et qui sont divisés en plus de 50 clans que l’on retrouve dans toute la partie septentrionale du pays, avec une assise en Cyrénaïque dans la région des villes de Benghazi et de Dernah, mais qui sont également présents en Tripolitaine, se sont majoritairement rangés dans le camp des rebelles. Plusieurs de leurs clans, notamment une partie de ceux résidant en Tripolitaine sont cependant demeurés loyaux au colonel Kadhafi. Pour mémoire, l’opposition entre certains clans warfallah, essentiellement ceux de Cyrénaïque, et le régime libyen, remonte à l’année 1993 quand plusieurs dizaines d’officiers accusés de complot furent arrêtés et certains exécutés. L’ensemble Maghara (al-Maghara) de Tripolitaine est en majorité demeuré fidèle au régime du colonel Kadhafi. Quant aux tribus du Sud, elles n’ont pas la même importance démographique que celles du Nord, mais elles sont demeurées loyales. Elles auraient à craindre des représailles de la part des insurgés de Cyrénaïque si ces derniers étaient vainqueurs car elles ont fourni au colonel Kadhafi ceux qu’ils nomment les « mercenaires », alors qu’il s’agit largement de Libyens « noirs », à commencer par les Toubou du Fezzan. Pour ce qui est des tribus berbères ou dites berbères, soit entre 10 et 15% de la population totale, la situation n’est pas homogène. Il est important de rappeler que le fond de la  population de Libye est Berbère (Amazigh) et que son arabisation s’est produite aux XI-XII° siècles, sous les Fatimides d’Egypte, avec l’arrivée des tribus bédouines arabes Beni Hilal et Beni Salim.Les Touaregs qui sont des Berbères, soutiennent le régime Kadhafi tandis que les Berbères de l’Ouest, notamment ceux de la région du djebel Nefusa et de la ville de Zwara vers la frontière tunisienne, comme d’ailleurs ceux de l’Est se sont clairement rangés du côté des rebelles.

Bernard Lugan
24/04/2011

[1] 15% seulement de la population du pays est détribalisée et vit en majorité dans les villes de Tripoli et de Benghazi (Al-Haram Weekly).

L'Afrique Réelle N°16 - Avril 2011


























SOMMAIRE :

EDITORIAL : Le printemps arabe a-t-il vraiment eu lieu ?

Actualité : Côte d'Ivoire
- La défaite de Laurent Gbagbo
- Abidjan : une ville ethno-politiquement cloisonnée

Dossier : Libye, la guerre de BHL et de l'Elysée ?

- La France dans le piège libyen
- La triple erreur de la France

Rwanda :
- Le général Tauzin parle

Idées :
- L'aide au développement a étouffé l'Afrique

mercredi 20 avril 2011

Actualité africaine

Radio Courtoisie - 29 mars 2011


Partie 1


Partie 2

Le printemps arabe

Radio Courtoisie - 29 mars 2011


Partie 1


Partie 2

Histoire du Maroc

Radio Courtoisie - 29 mars 2011


Partie 1


Partie 2


Partie 3


Partie 4

mercredi 13 avril 2011

Conférence de Bernard Lugan sur l'Afrique

Conférence pour l'Action française, 10 mars 2011


Première Partie


Seconde partie

lundi 11 avril 2011

Réflexions « à chaud » après l’arrestation de Laurent Gbagbo

En quatre mois de crise, Laurent Gbagbo n’aura commis qu’une seule véritable erreur politique, celle de déclarer la guerre à la France. Elle lui fut fatale. Revenons sur les trois jours qui firent basculer la Côte d’Ivoire afin de bien comprendre comment l’histoire s’est subitement emballée.

- Le samedi 9 avril, la zone de l’hôtel du Golf fut bombardée par les partisans de Laurent Gbagbo ce qui signifiait donc qu’ils disposaient encore de ces « armes lourdes» que la France avait pour mandat de réduire au silence afin de protéger les populations civiles.
- Le dimanche 10 avril, et bien que le camp Gbagbo eut dénoncé ces bombardements comme étant une provocation, les hélicoptères de la force Licorne attaquèrent la résidence présidentielle où ils détruisirent plusieurs véhicules armés. Les partisans de Laurent Gbagbo demandèrent alors aux miliciens de s’en prendre directement aux soldats français. A partir de ce moment, la force Licorne fut dans une impasse. Elle risqua même d’être aspirée dans un engrenage incontrôlable car le camp Ouattara la poussait à intervenir plus directement, cependant que le camp Gbagbo guettait son moindre faux pas pour pouvoir crier au néocolonialisme. Pour l’état-major français la priorité fut dès lors de sortir rapidement de ce double piège.
- Le lundi 11 avril, la solution fut trouvée par le haut, au terme d’une opération militaire parfaitement menée. Les hélicoptères français procédèrent à des frappes sévères qui réduisirent les derniers défenseurs de Laurent Gbagbo, cependant que d’autres troupes ouvraient le chemin aux forces d’Alassane Ouattara. Ce furent bien ces dernières qui pénétrèrent dans la résidence présidentielle et qui arrêtèrent l’ancien président. Mais sans le fort « coup de main » français, elles en auraient été incapables.

L’arrestation de Laurent Gbagbo ne doit pas faire oublier que la Côte d’Ivoire est coupée en deux et que toute création d’un gouvernement d’unité nationale ne serait que colmatage. De plus, Alassane Ouattara est, qu’on le veuille ou non, arrivé au pouvoir dans les fourgons de l’ancien colonisateur, ce qui ne va certainement pas renforcer son prestige aux yeux des 46% d’Ivoiriens qui ont voté pour Laurent Gbagbo lors du second tour des élections présidentielles. Toutes les informations sur la Côte d’Ivoire seront données dans le prochain numéro de l’Afrique réelle que les seuls abonnés recevront par PDF le 15 avril. Pour souscrire un abonnement annuel de 35€ donnant droit aux 12 numéros de l'année 2011.

Bernard Lugan
11/04/2011

jeudi 7 avril 2011

La France dans le piège ivoirien

Face à l’offensive des forces pro Ouattara clairement soutenues par la France, la stratégie de Laurent Gbagbo était claire : attirer dans Abidjan, loin de leurs bases, les colonnes de son rival pour les y écraser, comme le président Deby l’avait fait à N’Djamena avec les rebelles venus du Soudan. A la faveur des combats urbains, le « nettoyage » ethnique du quartier nordiste d’Abobo aurait ensuite été effectué. Parce que ses protégés nordistes allaient être défaits, l’Elysée ordonna à la force Licorne d’intervenir, ce qu’elle fit avec un grand professionnalisme, vengeant en quelque sorte les soldats français assassinés à Bouaké le 6 novembre 2004. Le plan de Laurent Gbagbo fut alors réduit à néant car les blindés constituant son principal atout furent pulvérisés ainsi que ses dépôts de munitions et la télévision nationale qui lui permettait de mobiliser ses partisans. L’armée ivoirienne capitula aussitôt. Raisonnant en Européens, Paris et Alassane Ouattara pensèrent alors que les jeux étaient faits. L’erreur d’appréciation était totale car quatre éléments n’avaient pas été pris en compte :

1) L’ « hétérogénéité » et le manque de professionnalisme des combattants pro-Ouattara, conglomérat de bandits de grand chemin, de coupeurs de route et de pittoresques chasseurs villageois.
2) Le fait que Laurent Gbagbo allait retourner la situation en sa faveur en prenant la posture du résistant nationaliste dressé contre l’ancienne puissance coloniale.
3) L’évidence que, dans tout Abidjan, ses partisans étaient prêts à la guérilla urbaine à laquelle les hommes de Ouattara sont incapables de s’opposer.
4) Enfin, et j’ose l’écrire au risque de paraître pour un déterministe, Laurent Gbago est un Bété, or les Bété, comme tous les autres Kru, reculent rarement.

L’urgence fut alors de forcer à capituler le président sortant, chaque jour passant renforçant sa posture. L’armée d’Alassane Ouattara en fut incapable en dépit de fortes déclarations qui n’étaient que rodomontades ; le mercredi 6 avril, elles furent même repoussées par la poignée de combattants restés groupés autour du bunker de leur chef. Le jeudi 7 avril au matin, au moment où ces lignes sont écrites, nul ne peut prévoir le sort de Laurent Gbagbo. Une chose est néanmoins certaine, quoiqu’il advienne, il a déjà politiquement gagné et cela pour trois grandes raisons :

1) La faiblesse et l’impuissance d’Alassane Ouattara sont apparues au grand jour.
2) Aux yeux de la moitié des Ivoiriens et de l’immense majorité des Africains, Alassane Ouattara va porter le péché originel d’avoir été mis au pouvoir par l’ancien colonisateur.
3) De plus en plus nombreux sont les pays africains qui dénoncent l’intervention française et qui demandent la reprise du dialogue entre les deux présidents. Or, parmi ces pays figurent ces deux « géants » que sont l’Afrique du Sud et l’Angola.

Si, de plus, Laurent Gbagbo perdait la vie dans les combats, il apparaîtrait alors comme un martyr et serait célébré dans toute l’Afrique comme un nouveau Lumumba. La France serait alors vouée aux gémonies. L’erreur des autorités politiques françaises est d’avoir une fois de plus refusé de regarder la réalité en face. Or, cette réalité est que la Côte d’Ivoire n’existant plus, la partition est devenue une évidence. Cramponnées au mythe européocentré de la victoire « démocratique » d’Alassane Ouattara, elles se sont au contraire engouffrées dans une impasse d’autant plus profonde que, pour la moitié des Ivoiriens, cette victoire n’est rien d’autre que la conquête du Sud par le Nord. Conquête qui ne réglera d’ailleurs aucun des problèmes de fond puisqu’ils sont ethniques et territoriaux et en aucun cas « démocratiques ». Il est désolant de devoir une fois de plus constater que l’impératif « démocratique » qui mène nos dirigeants comme des chiens de Pavlov, l’a emporté sur l’analyse. En Côte d’Ivoire comme en Libye, l’aveuglement idéologique conduit à la cécité politique ; donc à l’échec programmé.

Bernard Lugan
07/04/2011