jeudi 16 avril 2026

Seul Monsieur Bally Bagayoko maire de Saint-Denis, aurait-il donc le droit d’évoquer ses origines soninké ?

Le 26 mars 2026, au micro de Radio Nova, tout juste élu, Monsieur le maire de Saint-Denis, a porté à la connaissance du public que sa famille est issue de la noblesse malienne soninké et que « l’engagement politique je l’ai dans le sang ».

Certains esprits chagrins ont alors reproché à l’édile élu de la
France Insoumise, de revendiquer une « noble » ascendance. Je tiens immédiatement à les rassurer car, se revendiquant en même temps d’une caste de forgerons, il y a par définition antinomie avec la « noblesse ». La société soninké est en effet divisée en castes héréditaires avec, au sommet, les nobles, suivis des castes artisanales (forgerons ou cordonniers) et des esclaves-dépendants. Les forgerons ne sont donc pas considérés comme nobles, même s’ils sont respectés car ils maîtrisent le feu et le travail du fer. Socialement, ils sont inférieurs aux nobles, mais supérieurs aux anciens esclaves-dépendants. La confusion faite par Monsieur Bally Bagayoko vient probablement du fait que les forgerons pouvaient exercer des fonctions de conseil auprès des chefs.

Le but de cette mise au point n’étant pas de traiter de la question du statut social des forgerons chez les Soninké, je peux donc renvoyer ceux qui désireraient approfondir la question à deux publications fondamentales à ce sujet :

- Winter, G ; Pollet, E., (1972) Bibliographie de la société soninké. Bruxelles, Institut de sociologie, 1972.
- Dianifaba, L ; Diakho,F., (2024) « L’enclume et ses “pouvoirs” : forger dans la société traditionnelle du Gajaaga ». Temporalités, n° 40, 2024.

Mon propos est tout autre. Il a pour cœur une question : serait-il permis aux décoloniaux de toujours présenter l’homme blanc en faisant référence à ses origines sociales, familiales, politiques, et à son passé historique, tout en interdisant à un historien africaniste de faire de même avec un maire nouvellement élu et qui, de lui-même, sans que la question se soit posée avant ses propres déclarations, a fait état de ses origines soninké ?

C’est pourtant ce que fait le site Mondafrique en publiant une tribune intitulée « Bally Bagayoko sommé de rendre des comptes… à ses ancêtres ». Une tribune qui se veut la réponse à mon analyse en date du 5 avril 2026 intitulée Monsieur le Maire Bally Bagayoko, et sinous parlions de l’esclavage héréditaire chez les Soninké ?

Pour l’intérêt du débat, je publie ici intégralement ma tribune du 5 avril 2026 dont seule une partie avait été mise sur le blog de l’
Afrique Réelle, le reste étant réservé aux abonnés à la revue :

Début de l’analyse publiée le 5 avril 2026 par l’Afrique Réelle et primitivement réservée aux seuls abonnés à la revue.
 

Monsieur Bally Bagayoko
, nouveau maire de Saint-Denis, est d’origine soninké. Sa famille vient de la région de Koulikoro au Mali. En pointe dans le discours racialiste revanchard, la question « D’où parles‑tu ? » ne lui a jamais été posée. Elle ne pourrait pourtant qu’être bien acceptée par un proche de la France Insoumise puisqu’elle est née dans les milieux maoïstes et gauchistes des années 1968. Une question qui permet aujourd’hui aux décoloniaux et aux héritiers de Foucault, Bourdieu et Althusser de dresser l’acte d’accusation de l’homme blanc. Une interrogation signifiant pour les déconstructeurs que toute prise de parole est située, socialement, politiquement et historiquement, et qu’elle explique donc le discours et les prises de position. Ce que les anglo-saxons ont défini comme la « théorie du point de vue » (standpoint theory).
Alors, d’où « parlez-vous », Monsieur Bally Bagayoko ?

La réponse est claire : depuis le monde soninké. Un monde à la très riche histoire puisqu’elle remonte au royaume de Ghana né au VIII° siècle. Un monde dans lequel l’esclavage n’était pas un simple système économique, mais une structure sociale globale, emprisonnante et héréditaire comme le montrent, entre autres, les livres cités en fin de cette mise au point. Selon Claude Meillassoux (1975 et 1986), les Soninké formaient une société esclavagiste au sens fort et Martin Klein (1998) a montré que les esclaves représentaient un tiers à la moitié de la population dans de nombreuses régions du Soudan occidental.

Les Soninké, appartiennent au grand ensemble mandé réparti dans les actuels Mali, Mauritanie et Sénégal (Soninké, Malinké, Bambara, etc.). Fondateurs de l’empire historique de Ghana qui dura du VIIIᵉ au XIᵉ siècle, les Soninké furent des acteurs essentiels dans les réseaux marchands transsahariens dont la traite esclavagiste à destination du monde nord-africain était une composante importante. 

Mais là n’est pas l’essentiel car, dans le monde mandé, donc chez les Soninké, l’esclave n’était pas d’abord destiné à la vente en dehors de l’ethnie, de la tribu ou du village, mais à demeurer un dépendant durable et familialement définitif. Voilà pourquoi, en 1905, quand la colonisation supprima l’esclavage africain traditionnel, cette décision juridique coloniale ne mit pas un terme à sa permanence sociale, le statut servile se transformant en clientélisme, c’est-à-dire en « modernisation » de la pratique, ce qui permit sa survie.

Abner Cohen et Gibril Sankoh (1995) ont montré que les Soninké furent parmi les premiers migrants ouest-africains vers la France. Mais, et là est peut-être l’essentiel, que l’émancipation par l’émigration des anciens esclaves soninké ne fut que théorique car les hiérarchies sociales perdurèrent. En France, le clivage entre « nobles » (horon) et descendants d’esclaves (komo) demeura en effet car il reste la marque d’une identification sociale et identitaire à laquelle il est impossible d’échapper puisqu’elle est aussi définitive que le sexe. L’esclavage chez les Soninké s’inscrit donc dans le temps long, puisque les hiérarchies sociales demeurent.

La plupart des sociétés mandé présentent une stratification tripartite. Les Horon / Foroba sont les hommes libres, qu’ils appartiennent à des lignages nobles ou roturiers. Les Nyamakala sont les membres des castes artisanales. Les Jon / Jongo sont les esclaves, aujourd’hui les dépendants. Ces appartenances sont héréditaires, sauf affranchissement explicite.

D’après Cohen et Sankoh (1995), le cas soninké est l’un des plus rigides du monde mandé car le statut d’esclave ne peut y être effacé. Il est indélébile puisque les descendants d’esclaves restent marqués, et cela, même après leur éventuel affranchissement. Les mariages entre Horon et descendants d’esclaves sont interdits, et les descendants d’esclaves sont exclus des fonctions d’autorité. Nous sommes donc bien en présence de sociétés dans lesquelles l’esclavage a certes été juridiquement supprimé, mais dans lesquelles subsiste sa réalité par ascendance. Ce statut est moins prégnant chez les Malinké ou chez les Bambara, peuples chez lesquels les mobilités sociales sont plus fréquentes. Mais tel n’est pas le cas chez les Soninké.

Or, le système soninké qui est donc l’un des plus institutionnalisés du monde mandé se retrouve dans la diaspora, ce qui explique largement les relations de travail et les clientèles électorales. Selon François Manchuelle (2004), le cas soninké est même comme un laboratoire de la sociologie des migrations ouest africaines. Il serait donc intéressant de voir comment cette réalité est articulée autour de la nouvelle équipe municipale de Saint-Denis en raison de l’endogamie stricte qui verrouille la mobilité sociale soninké. D’autant plus que Cohen et  Sankoh (1995) ont montré que la société soninké est un cas exemplaire permettant d’observer le passage « des propriétaires d’esclaves aux employeurs de travailleurs libres ».

En définitive, Saint-Denis pourrait être un laboratoire permettant de voir comment, une fois transplantée en France, une ancienne société esclavagiste sahélienne s’est transformée en société de migration de travail n’ayant rien abandonné de ses structures profondes et de ses enracinements. Nous voilà loin de l’« assimilation républicaine » …

Pour en savoir plus

Cohen, A ; Sankoh, G. S. K., (1995) Slavery, Emancipation and Labour Migration in West Africa : The Case of the Soninke. London.
- Klein, M.A., (1998) Slavery and Colonial Rule in French West Africa. Cambridge University Press.
- Lovejoy, P.E., (1983) Transformations in Slavery: A History of Slavery in Africa. Cambridge University Press (2e édition révisée : 2000 ; 3e édition augmentée : 2011.)
- Manchuelle, F., (2004) Les diasporas des travailleurs soninké (1848‑1960). Migrants volontaires. Paris.
- Meillassoux, C., (1975) L’esclavage en Afrique précoloniale. Paris.
- Meillassoux, C., (1986) Anthropologie de l’esclavage : Le ventre de fer et d’argent. Paris.

Fin de l’analyse publiée par l’Afrique Réelle le 5 avril 2026.

En réaction à mon analyse en date du 5 avril 2026, le 15 avril 2026, le site Mondafrique a publié un article  intitulé « Bally Bagayokosommé de rendre des comptes… à ses ancêtres », et me mettant en cause.

La conclusion de cet article est pour le moins insolite car j’y suis accusé : « (…) d’expliquer les vivants par les morts, les choix par les origines, et la politique par la généalogie ».

Chers confrères de Mondafrique, c’est pourtant très exactement ce que font les décoloniaux, les déconstructeurs et les membres de la France Insoumise quand ils parlent des sociétés européennes puisque, selon eux, toute prise de parole d’un homme blanc est située, socialement, politiquement et historiquement dans son passé (sombre par postulat ), ce qui explique ses discours et ses prises de position « néocoloniales » d’aujourd’hui...Le problème est que le boomerang vous est revenu en pleine figure…et de cela, vous n’avez pas encore l’habitude…

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