A Lyon, la municipalité écologiste
a décidé, sans la moindre concertation avec la mairie de l’arrondissement
concerné, de débaptiser la rue Maréchal Bugeaud. Cédant ainsi aux demandes de
plusieurs collectifs érigés en vengeurs du passé, la mairie de Lyon continue
donc avec détermination la déconstruction de notre histoire.
Les épurateurs de l’histoire font
trois grands reproches à la mémoire du maréchal Bugeaud :
1) Lors des
émeutes parisiennes d’avril 1834, son nom fut associé au massacre de la rue
Transnonain que la célèbre lithographie de
Daumier fit entrer dans l’historiographie républicaine. Or, que s’est-il passé le 14 avril 1834, alors que des barricades
bloquaient le centre de Paris ?
Le 13 avril Bugeaud
qui commande les troupes reçoit d’Adolphe Thiers ministre de
l’Intérieur l’ordre de
déblayer ces barricades. Le 14 avril, le capitaine Rey
du 35ᵉ régiment de Ligne est tué par un tir très probablement parti du 12
rue Transnonain. Dans le feu de l’action, à chaud, les soldats prennent
l’immeuble d’assaut pour venger la mort de leur capitaine, faisant 12 morts dont
des femmes et des enfants.
Bugeaud qui n’était
pas sur place n’a pas donné l’ordre d’investir cet immeuble et, contrairement à
la légende, il n’a jamais dit : « Massacrez les habitants du 12 rue Transnonain
». Les travaux récents d’historiens qui lui sont pourtant
hostiles, montrent qu’il n’a pas ordonné le massacre et qu’il s’est agi d’une
initiative locale de soldats, d’une « bavure » dans un contexte de
panique et de représailles immédiates. (Maïté Bouyssy, Rue Transnonain, 14 avril 1834, un
massacre à la française, 2024.)
2) Il est reproché à Bugeaud d’avoir participé à la répression des
journées révolutionnaires de 1848, soit de la Révolution de février 1848
qui renversa la monarchie de Juillet, et de l’insurrection ouvrière de juin
1848 contre la Deuxième République. La
réalité est que, au mois de février 1848, face à la montée de la tension à
Paris, Louis‑Philippe qui cherchait un commandant militaire à poigne fit appel
à Bugeaud, mais, gagnée par le mouvement révolutionnaire, la Garde
nationale parisienne refusa
cette nomination. Le roi retira alors son
commandement à Bugeaud lequel, avec le franc-parler qui le caractérisait lui déclara
: « Sire, votre majesté est fichue ». Bugeaud n’était donc plus au
commandement lors de l’insurrection du mois de juin 1848 qui fut réprimée par le
général Cavaignac et non par lui.3) Il
est également reproché à Bugeaud des massacres commis en Algérie par ses
subordonnés quand il était commandant en chef, notamment lors de trois
« enfumades » clairement documentées (11 juin 1844 contre les
Sbéhas ; 18 au 20 juin 1845 contre les Ouled Riah et août 1845 une
deuxième fois les Sbéhas). Fuyant devant les troupes françaises, ces partisans
d’Abd el-Kader s’étaient réfugiés dans des grottes avec des membres de leurs
tribus. Donner l’assaut aurait provoqué des pertes énormes chez les soldats
français, aussi, fut-il décidé d’enfumer les fuyards afin de les forcer à
quitter leurs repaires. Ces enfumades furent alors justifiées par le fait que
les centaines de morts, tant combattants que membres des tribus qu’elles
provoquèrent chez l’ennemi permirent d’épargner la vie de centaines de soldats français qui auraient été fauchés
en cas d’assauts frontaux. Durant tout son temps de commandement, Bugeaud, le
« père Bugeaud », qui était adulé de la troupe eut d’ailleurs le
souci constant de la vie de ses hommes. Les justiciers du passé qui refont l’histoire de la guerre depuis leurs
douillets cabinets auraient sans doute préféré qu’au nom de cet ethno-masochisme
qui fait préférer l’ « Autre » aux siens, Bugeaud fut avant
l’heure un Nivelle qui fit tuer 30
000 de ses hommes, sans compter les 100
000 blessés et mutilés, dans d’inutiles assauts…
Le fond du débat revient donc une fois encore à la question de savoir
s’il est légitime de juger l’histoire à la lumière d’une certaine morale
actuelle, dans l’ignorance du contexte de la commission des faits reprochés et
de la réalité des terribles lois de la guerre. En
chevauchant les anachronismes, dans l’ignorance bétonnée de la situation du
terrain en Algérie en 1844-1845, où les
combattants des tribus massacraient les prisonniers français qu’ils éventraient
et émasculaient vivants - un aspect des choses sur lequel les vengeurs du passé
sont silencieux -, les justiciers d’aujourd’hui s’arrogent le droit de réécrire
l’histoire selon leurs vues de 2026 et de jeter l’opprobre sur l’illustre
soldat qu’était Bugeaud.
Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie, duc d’Isly, maréchal
de France (1784-1849) s’engagea en 1804 dans la Garde impériale. Il participa à
la bataille d’Austerlitz et il gagna la plupart de ses grades durant les
campagnes d’Espagne où il servit de 1808 à 1813. Rallié à l’Empereur durant les Cent Jours,
il fut mis en demi-solde sous la Restauration. Retiré sur ses terres, en
Dordogne, il reprit sa carrière sous la Monarchie de Juillet comme colonel du
56° régiment d’infanterie. Nommé général le 2 avril 1831, il se fit élire
député de la Dordogne au mois de juillet de la même année. Le 27 janvier 1834,
il tua dans un duel au pistolet le député Dulong qui l’avait traité de
« geôlier » parce qu’il avait été chargé, en 1832, de surveiller la
duchesse de Berry enfermée à Blaye.
La carrière algérienne de Bugeaud débuta au mois de juin 1836.
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