jeudi 25 juin 2015
dimanche 14 juin 2015
François Hollande en Algérie : entre realpolitik et auto humiliation
Lundi 15 juin, durant quelques heures, François
Hollande sera en Algérie, pays en état de pré-faillite, "dirigé" par
un président moribond et gouverné par l' "alliance des baïonnettes et des
coffres-forts"[1].
L'Algérie
est en effet au bord du précipice économique, politique, social et moral. Elle
est dévastée par des avalanches successives
de scandales comme ceux des détournements de fonds du programme de
l'autoroute trans-algérienne (5 milliards de dollars de dessous de table pour
un chantier de 17 milliards...), de la Sonatrach ou encore de la banque
Khalifa ; or, il ne s'agit là que des plus médiatisés.
L’équilibre
politique algérien repose sur un modus
vivendi entre plusieurs clans régionaux et politiques qui se partagent les
fruits du pouvoir au sein des deux piliers de l’Etat qui sont l’ANP (Armée
nationale populaire) et la DRS (Département du renseignement et de la
sécurité). Quant à l'ordre social national, il résulte d'un singulier
consensus :
- à l'intérieur,
les dirigeants qui vivent de la
corruption et des trafics en tous genres achètent le silence d'une population
qui n'ignore rien de leurs agissements, par de multiples subventions,
-
à l'extérieur, ils entretiennent des mercenaires, journalistes et hommes
politiques stipendiés, qui font fonctionner d'efficaces réseaux de
communication permettant de donner une image rassurante du pays.
Or,
ce système qui fonctionnait grâce à la rente pétrogazière est aujourd'hui
bloqué par l'effondrement des cours du pétrole. En un an, le prix du Sahara blend algérien est ainsi passé de
110 dollars le baril à moins de 60 ; or,
selon le FMI (mai 2015), dans l'état actuel de l'économie de l'Algérie, le
prix d'équilibre budgétaire de son pétrole devrait être de 111 dollars le
baril.
Résultat :
au premier trimestre 2015, les recettes cumulées du budget de l'Etat ont baissé de 13% par rapport à la même
période de 2014 ; quant aux recettes de la fiscalité pétrolière, leur recul fut
de 28%. Dans ces conditions, les 200 milliards de dollars de réserves de change
dont disposait l'Algérie avant la chute des cours du pétrole fondent comme
neige au soleil et le Fonds de régulation
des recettes (FRR) alimenté par les ventes des hydrocarbures et dans lequel
l'Etat puise pour tenter de prolonger la paix sociale n'est plus alimenté.
La
situation est donc gravissime[2].
D'autant plus que les parts de marché de la Sonatrach
en Europe vont baisser en raison de la
concurrence de Gazprom qui fournit le
gaz russe entre 10 à 15% moins cher que celui produit par l'Algérie. Sans
compter que depuis 2014, devenu autonome grâce à ses gisements non
conventionnels, le client américain qui représentait entre 30 et 35% des recettes de la Sonatrach a disparu...
Autre
phénomène angoissant pour les autorités algériennes, le prix du gaz naturel
liquéfié lié au prix du pétrole et des produits raffinés va de plus en plus
être aligné sur le prix du gaz naturel américain, ce qui, selon les experts
devrait mettre le GNL algérien entre 30 et 40% de ses prix antérieurs.
L'Algérie est donc bien au bord du précipice.
Dans
ces conditions, face au double phénomène de baisse de la production et de
baisse des cours, l'Etat-providence algérien est condamné à prendre des mesures
impopulaires: suspension des recrutements de fonctionnaires, abandon de projets
sociaux indispensables, de projets transport comme de nouvelles lignes de
tramway ou la réfection de voies ferrées. Il est également condamné à rétablir les licences d'importation afin de
limiter les achats à l'étranger, ce qui va encore amplifier les trafics. Le
coût des produits importés n'est en effet plus supportable ; d'autant que, même
les productions traditionnelles (dattes, oranges, semoule pour le couscous)
étant insuffisantes, leur volume d'importation est toujours en augmentation.
Pour ce qui est des seuls biens de
consommation, la facture est ainsi passée de 10 milliards de dollars en 2000 à
une prévision de plus de 65 milliards de dollars pour 2015. Quant aux
subventions et aux transferts sociaux, ils atteignent 70 milliards de dollars
par an, soit environ 30% du PIB.
L'Algérie
va donc devoir procéder à des choix économiquement vitaux mais politiquement
explosifs. Le matelas de 80 milliards de dollars de son fonds de régulation
(FFR) et ses réserves de change qui
étaient tombées à un peu plus de 180 milliards de dollars au mois de janvier
2015, ne lui permettront en effet de faire face que durant deux années puisque
les dépenses inscrites au budget 2015 sont de 100 milliards de dollars...
L'Algérie
est donc dans la nasse car, elle qui ne produit rien est pourtant condamnée à
continuer d'importer afin de nourrir, soigner et habiller sa population. Comme
dans les années 1980, l'explosion sociale semble donc inévitable. Avec en toile
de fond les incertitudes liées à la succession du président Bouteflika.
C'est
donc dans un pays en faillite dans lequel les islamistes sont en embuscade et
dont l'équilibre est vital pour notre sécurité, que se rend François Hollande,
porteur d'un singulier message rédigé par des associations dont la
représentativité prêterait à sourire si elles ne constituaient pas le noyau dur
de l'actuel régime français. Pour l'Association des anciens appelés en
Algérie et leurs amis contre la guerre (4ACG), pour l'Association
nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis (ANPNPA) et pour l'Association
des réfractaires non violents (ARNV) " le moment est venu pour la
France de reconnaître, du plus haut niveau politique (...) les crimes et les
horreurs commis pendant les 132 ans que dura la colonisation de
l'Algérie".
Au
mois de décembre 2012, lors de son précédent voyage à Alger, François Hollande
était déjà allé à Canossa mais, comme les Bourgeois de Calais, il avait tout de
même gardé sa chemise. La conservera-t-il aujourd'hui alors que, candidat aux
prochaines élections présidentielles, il est prêt à tout afin de tenter de
regagner les précieux suffrages des électeurs franco-algériens qui s'étaient
détournés de lui avec le « mariage pour tous »?
NB : Les
rentiers de l'indépendance qui forment le noyau dur du régime prélèvent, à
travers le ministère des anciens combattants, 6% du budget de l'Etat algérien,
soit plus que ceux des ministères de l'Agriculture (5%) et de la Justice
(2%)...
Bernard Lugan
14/06/2015
[1] L'expression est d'Omar Benderra (Algeria-Watch, décembre 2014). En ligne.
[2] Pour plus de détails, on se reportera au dossier contenu dans le numéro du mois de mars 2015 de l'Afrique réelle que l'on peut se procurer en s'abonnant à la revue.
[1] L'expression est d'Omar Benderra (Algeria-Watch, décembre 2014). En ligne.
[2] Pour plus de détails, on se reportera au dossier contenu dans le numéro du mois de mars 2015 de l'Afrique réelle que l'on peut se procurer en s'abonnant à la revue.
mercredi 3 juin 2015
L'Afrique Réelle N°66 - Juin 2015
Actualité :
Mali : un accord de paix qui ne règle rien
Economie :
La « classe moyenne » africaine, réalité ou fantasme ?
Dossier : Burundi
- Des Tutsi minoritaires et divisés
- Du pouvoir hima au premier intermède hutu
- Le retour des Tutsi au pouvoir
- La crise actuelle
Mise en perspective :
L'Afrique et la mer
Editorial de Bernard Lugan
Mieux vaut tard que jamais...
Le quotidien Le Monde et l'hebdomadaire Jeune Afrique viennent semble-t-il de découvrir ce que les abonnés à l'Afrique Réelle connaissent depuis plusieurs mois, à savoir que l'Algérie est au bord du gouffre et que la « lune de miel » entre la Chine et l'Afrique est terminée. Mieux vaut tard que jamais...
Dans son numéro daté du 26 mai 2015, Le Monde Economie publie ainsi un article intitulé « L'Algérie s'inquiète de la chute des cours du pétrole » dans lequel, l'envoyée spéciale de ce journal à Alger, découvre que la chute des cours met l'Algérie dans une situation intenable et que la baisse de ses réserves de pétrole va conduire le pays dans une impasse. Toutes choses que l'Afrique Réelle explique depuis des mois.
Pour en savoir plus, les lecteurs pourront se reporter à mon communiqué en date du 14 novembre 2014 intitulé « L'Algérie est au bord du gouffre », à l'article publié dans le numéro de février 2015 intitulé « Algérie : l'effondrement des cours du pétrole menace la paix sociale » et à celui du mois de mars 2015 dont le titre est « L'Algérie produira-t-elle encore du pétrole et du gaz en 2030 ? »
Dans son numéro daté du 24 mai 2015, l'hebdomadaire Jeune Afrique consacre quant à lui un dossier à la « Chine-Afrique » dans lequel nous retrouvons, là encore, des analyses « parentes » de celles publiées dans l'Afrique Réelle.
Avec cinq mois de retard, Jeune Afrique semble ainsi découvrir ce qui était écrit dans le numéro de l'Afrique Réelle du mois de janvier 2015 dans un dossier intitulé « La Chine et l’Afrique » et portant en exergue un proverbe africain : « La sagesse du lion n'est pas celle de l'antilope », proverbe illustrant la réalité profonde des relations entre la Chine et l'Afrique.
Dans ce numéro j'écrivais que : « Quasiment inexistants dans les années 1980, les échanges entre la Chine et l'Afrique ont ensuite connu une accélération spectaculaire. Ce mouvement ne doit cependant pas cacher une réalité qui est que la Chine ne va pas « développer » l'Afrique à elle seule. Elle n'en a ni les moyens ni l'intention. De plus, ses méthodes y posant de plus en plus de problèmes, la déception ou même l'hostilité commencent à y devenir réelles ». Suivait un autre article intitulé « La lune de miel est terminée », qui s'ouvrait par les lignes suivantes : « La lune de miel entre Pékin et l'Afrique semble terminée. En réaction à l'agressivité commerciale chinoise en Afrique, de plus en plus nombreuses sont en effet les études qui délivrent un message alarmiste dénonçant un néocolonialisme chinois, un « cauchemar africain », un « pillage du continent », des « liens de dépendance » ou même un « système cleptocratique ».
Dans un troisième article consacré, celui-là, à « La nouvelle politique chinoise », il était écrit : « Après l' « essaimage » qui lui permit de prendre pied en Afrique et d'y faire illusion en hypnotisant en quelque sorte les Africains, la nouvelle politique chinoise consiste désormais à cibler ses secteurs d'intervention. Comme les Etats-Unis, mais sur une échelle plus importante, la Chine va donc pratiquer une économie de comptoir, c'est à dire de pillage des matières premières africaines, loin de toute idée de développement ».
Le Monde et Jeune Afrique venant de faire les mêmes analyses, il est donc « réconfortant » de constater que la « lucidité » finit parfois par s'imposer aux journalistes quand ils disposent de bonnes sources...
jeudi 21 mai 2015
lundi 11 mai 2015
Une nouvelle guerre vient d'éclater au Mali. Pourquoi ?
L'on
se bat à nouveau dans le nord du Mali. Pas contre les islamistes cette fois, mais
entre Touareg, dans un conflit se nourrissant d'une rivalité séculaire entre les
"nobles" Iforas composant le noyau dur du MNLA (Mouvement national de
libération de l'Azawad) et leurs anciens tributaires Imghad du GATIA (Groupe
d'auto défense touareg Imghad et alliés) dirigés par le colonel Ag Gamou. Les
premiers sont partisans d'un confédéralisme alors que les seconds obéissent au
régime de Bamako qui les utilise afin d'affaiblir le MNLA ; avec, semble-t-il, le soutien de la Minusma (Mission des Nations
Unies au Mali). Résultat : la signature des accords de paix prévue le 15 mai à
Bamako est compromise.
Explication
et point de la situation.
La suite de cette analyse est réservée aux abonnés à l'Afrique Réelle. Pour la recevoir par courriel, vous devez être abonné.
lundi 4 mai 2015
L'Afrique Réelle N°65 - Mai 2015
Actualité
- Kenya : Garissa, les raisons d'un massacre
- Nigeria : analyse du scrutin présidentiel
Dossier : Rwanda, l'héritage du juge Trévidic
- Attentat du 6 avril 1994 : le point sur l'enquête
française
- Comment l'Etat français a torpillé l'enquête sur
l'attentat du 6 avril 1994
- Où en est l'enquête espagnole ? Entretien avec M° Jordi Palou-Loverdos
Editorial de Bernard Lugan :
La repentance, notamment au sujet de Sétif, interdit de construire une vraie politique franco-algérienne
Les nations n'ont ni amis ni ennemis éternels. Leurs intérêts présents doivent donc prendre le pas sur les tragédies qui, hier, ont pu les opposer. Cependant, il n'est possible d'aller de l'avant qu'à la condition que ne subsiste pas le non-dit, ce terreau de la repentance qui met l'un des partenaires en position de faiblesse.
Que la situation actuelle conduise la France et l'Algérie à se rapprocher et même à construire un partenariat, notamment dans la lutte contre le terrorisme islamique et contre le « grand remplacement », pourquoi pas ? Mais que le président socialiste français décide de fonder cette nouvelle relation entre les deux pays en envoyant à Sétif, sur le chemin de Canossa, un membre de son gouvernement, est inadmissible politiquement, insupportable moralement, inconcevable historiquement.
Pour être clair :
1) Tant que le postulat de l'exploitation coloniale permettra aux dirigeants algériens d'expliquer leurs échecs, aucune relation solide ne pourra être construite avec la France. Gouvernée par l' « alliance des baïonnettes et des coffres-forts »[1], l'Algérie est en effet, de toutes les possessions françaises, celle qui reçut le plus de son ancienne métropole: de 1830 à 1962, la France l'unifia et lui offrit un Sahara qu’elle n’avait par définition jamais possédé. En 1962, elle lui légua 70.000 kilomètres de routes et 4300 de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages etc.), des milliers de bâtiments administratifs, d'immeubles ; 31 centrales hydroélectriques ou thermiques ; une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie etc. ; des milliers d’écoles, d’instituts de formations, de lycées, d’universités, d’hôpitaux, de maternités, de dispensaires, de centres de santé etc. Sans parler d’une agriculture largement exportatrice et des hydrocarbures que ses géologues et prospecteurs avaient découverts[2].
2) Tant que le mythe de l'unité de la population dressée contre le colonisateur français permettra aux satrapes qui ont fait main basse sur l'Algérie de cacher les profondes divisions du pays, rien de durable ne pourra être édifié entre Paris et Alger. En effet, entre 1954 et 1962, 200 000 Algériens combattirent dans les rangs de l’armée française (tirailleurs, spahis, harkis, moghaznis etc.), ce qui constitua des effectifs au moins quatre fois supérieurs à ceux des maquisards de l’intérieur ou des membres de l’ALN stationnés en Tunisie ou au Maroc.
3) Tant que les nombreuses associations d’ayants-droit composées d'auto proclamés acteurs ou héritiers de la « guerre de libération », imposeront aux historiens leur propre lecture de l'histoire, aucune vraie politique franco-algérienne ne pourra être fondée. Or, ces rentiers de l'indépendance qui forment le noyau dur du régime prélèvent, à travers le ministère des anciens combattants, 6% du budget de l'Etat algérien, soit plus que ceux des ministères de l'Agriculture (5%) et de la Justice (2%)...
[1] L'expression est d'Omar Benderra (Algeria-Watch, décembre 2014), en ligne.
[2] Pierre Goinard, Algérie : l’œuvre française. Paris, 1986.
jeudi 30 avril 2015
Pourquoi l'Afrique du Sud est-elle en proie à des émeutes xénophobes ?
Depuis les années 2000, en Afrique du Sud, les émeutes xénophobes constituent un phénomène récurrent[1], inscrit dans un contexte de crise économique, de chômage, d'insécurité, de crise sociale et de flux migratoires incontrôlés.
Les actuelles émeutes débutèrent fin mars 2015 dans la région du Natal, encouragées par le roi des Zulu. Elles s'étendirent ensuite aux townships (zones urbaines réservées aux non-Blancs) de la région de Johannesburg, où les immigrés africains, Malawites, Mozambicains, Somaliens, Zimbabwéens, Soudanais ou encore Nigérians, furent pris pour cible, lynchés ou forcés à se réfugier dans les camps militaires, pendant que leurs maigres biens étaient pillés. Pour tenter de mettre un terme à ces violences, l'armée fut déployée dans les townships, comme dans les années 1980-1990, aux pires moments de la lutte contre le régime blanc.
Au début du mois d'avril, ces violences "xénophobes" prirent une telle ampleur que le Malawi décida d'évacuer ses ressortissants, pendant que le Mozambique demandait fermement aux autorités sud-africaines d'assurer la protection de ses nationaux.
Les Zulu, une des principales ethnies d'Afrique du Sud, apparaissent en pointe dans ces tragiques événements pour trois grandes raisons:
1) C'est par le port de Durban que débarquent nombre de clandestins. Et, la région du Natal a une frontière commune avec le Mozambique, pays d'origine de nombreux immigrés et relais pour ceux venus d'autres régions d'Afrique.
2) Nombreux dans les mines et les industries de la région de Johannesburg, les Zulu dénoncent la concurrence à l'embauche exercée par les immigrés.
3) Dans la perspective des prochaines élections présidentielles auxquelles le président zulu, Jacob Zuma, ne pourra pas se représenter car la Constitution interdit de briguer un 3e mandat. Certains extrémistes zulu craignent des naturalisations massives qui feraient pencher le vote vers un non Zulu.
La xénophobie n'est cependant pas l'apanage des Zulu puisque la région du Cap, où la population zulu est quasiment inexistante, est également touchée.
L'émigration vers l'Afrique du Sud s'explique car le pays a longtemps fait figure d'eldorado. De plus, après 1994, année qui vit l'accession d'une majorité noire au pouvoir, l'idéologie de la nouvelle Afrique du Sud post-raciale fut l'ouverture et le multiculturalisme. Il est également important de rappeler qu'ayant très largement participé à la lutte contre le régime blanc, le Zimbabwe et le Mozambique estimaient qu'en retour, leurs propres ressortissants avaient, en quelque sorte, droit aux fruits de la libération.
Selon les chiffres officiels, les immigrés légaux et illégaux vivant en Afrique du Sud seraient plus ou moins 5 millions pour une population de 45 millions de citoyens. Ces chiffres sont cependant à la fois invérifiables et peu fiables; d'autant plus qu'en 2008, les étrangers vivant dans le pays étaient alors estimés à 8 millions au moins dont 3 à 4 millions de clandestins. Cependant, que ces chiffres soient réels ou fantasmés, la réalité est que la population sud-africaine ressent une forte pression étrangère et comme la machine économique est en panne, des tensions éclatent car le pays est incapable de donner à la fois du travail à ses chômeurs et aux immigrés. Nous sommes là au coeur du problème.
Bien que totalisant un quart du PIB de tout le continent, l'Afrique du Sud est en effet en crise. L'état des lieux de son économie a été dressé dans le "Rapport économique sur l'Afrique" pour l'année 2013, rédigé par la Commission économique de l'Afrique (ONU) et l'Union africaine. Pour la période 2008-2012, l'Afrique du Sud a ainsi été classée parmi les 5 pays "les moins performants" du continent, devançant à peine les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland, quatre pays en faillite...
Alors qu'en 2000, il avait été acté par 189 Etats signataires que les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ne pourraient être atteints sans un minimum de croissance annuelle de 7% durant plusieurs années, pour l'année 2014, la croissance du PIB sud-africain ne fut que de 1,8% (1,9% en 2013, 2,6% en 2012 et 3,5% en 2011).
Toutes les branches du secteur industriel sont en crise, à commencer par les industries de main d'œuvre (textile, vêtement, chaussures), qui n'ont pu résister aux importations chinoises. Quant aux secteurs de la mécanique dans lesquels, avant 1994, l'Afrique du Sud produisait la majeure partie des pièces dont ses industries avaient besoin, ils sont aujourd'hui frappés de plein fouet, car ils ne sont plus compétitifs en économie ouverte.
Les mines qui représentent 10% du PIB sud africain, qui emploient 8% de la population active et qui sont le premier employeur du pays avec 500 000 emplois directs, traversent elles aussi une très grave crise. Elles ont ainsi perdu prés de 300.000 emplois au cours des dix dernières années. Les pertes de production et de revenus, qui se conjuguent avec des coûts d'exploitation en hausse constants, ont pour conséquence la fermeture des puits secondaires et la mise à pied de milliers de mineurs. Or, dans les zones d'extraction, toute l'économie dépend des mines.Pour relancer la production, il est urgent d'investir des sommes colossales, mais le climat social décourage les investisseurs au point que la question se pose désormais d'un glissement d'activité vers les pays émergents dans lesquels le monde syndical est inexistant. Le chômage va donc encore augmenter. L'agriculture a elle aussi perdu plusieurs centaines de milliers d'emplois, car les interventions et les contraintes de l'Etat-ANC au sujet de la main d'oeuvre ont eu pour résultat d'inciter les fermiers blancs à mécaniser, ce qui a amplifié le mouvement de migration des zones rurales vers les villes, essentiellement vers les régions de Johannesburg et du Cap.
Le climat social est donc lourd car, au lieu de se combler, comme l'ANC le promettait en 1994, les inégalités se sont au contraire davantage creusées, nourrissant les sentiments hostiles à l'égard des étrangers. En 2014, 65% des familles noires vivaient ainsi en dessous du seuil de pauvreté. Quant au chômage, il était officiellement de 25% de la population active alors que les agences indépendantes parlaient de plus de 40% avec des pointes à 80% dans certaines régions.
Tout cela a fait dire à Julius Malema, le bouillant leader noir "qu'en Afrique du Sud, la situation est pire que sous l'apartheid. La seule chose qui a changé, c'est qu'un gouvernement blanc a été remplacé par un gouvernement de Noirs". En dépit de ses outrances, Julius Malema dit, en partie vrai, car économiquement et socialement, un abîme s'est en effet creusé entre une minorité de privilégiés noirs les Blacks Diamonds, et des millions de chômeurs, d'assistés[2] et de travailleurs sous-payés qui paralysent le pays avec de continuels mouvements de revendication. N'étant pas entendus par les dirigeants, ces derniers n'ont que la violence pour s'exprimer. L'Afrique du Sud est ainsi quotidiennement secouée par des mouvements sociaux de plus en plus fréquents, qui prennent régulièrement un tour quasi insurrectionnel[3]. Les immigrés en sont les premières victimes.
Bernard Lugan
27/04/2015
Source : http://www.huffingtonpost.fr/bernard-lugan/emeutes-xenophobes-en-afrique-du-sud_b_7149608.html
[1] Au mois de mai 2008, le township d'Alexandra près de Johannesburg a connu de véritables scènes de chasse à l'étranger et 62 personnes y furent tuées. Parmi les victimes: 21 Sud-africains appartenant aux ethnies Shangaan et Venda et qui avaient été pris pour des étrangers, car ils ne parlaient pas l'isiZulu, la langue des Zulu. Les grandes cités noires de Pretoria et de Durban s'embrasèrent ensuite ainsi que le township de Milnerton au nord du Cap. Le 22 mai 2008, le bilan des violences était de plusieurs dizaines de morts et de 15 à 20.000 déplacés réfugiés dans les commissariats de police ou dans des zones sécurisées par l'armée. En 2010, les mêmes régions furent touchées par de nouvelles flambées xénophobes.
[2] Environ 17 millions de Sud-africains reçoivent des prestations, cependant que plus 13 millions ne survivent que grâce au versement d'une allocation (Social Grant) qui leur assure le minimum vital.
[3] Pour les années 2011-2013, le Ministre de la Police Nathi Mthetwa, a donné les chiffres suivants:
2010/2011: protestations pacifiques 11.843 contre 974 protestations violentes
2011/2012: protestations pacifiques 10.832 contre 1226 protestations violentes
samedi 18 avril 2015
Afrique du Sud : boule de feu dans l'arc-en-ciel
En Afrique du Sud, les dernières violences "xénophobes" ont pris une telle ampleur que le Malawi a décidé d'évacuer ses ressortissants et que le Mozambique a demandé fermement aux autorités sud-africaines d'assurer la protection de ses nationaux. Quant au président Zuma, il vient d'annuler une visite officielle à l'étranger afin de suivre l'évolution de la situation.
Un peu partout dans le pays, notamment au Natal et dans la région de Johannesburg, les immigrés africains qu'ils soient Malawites, Mozambicains, Somaliens, Zimbabwéens, Soudanais ou encore Nigérians sont en effet pris pour cible, lynchés ou forcés à se réfugier dans les camps militaires cependant que leurs biens sont systématiquement pillés. Au Natal, les pogroms ont été encouragés par le roi des Zulu et ailleurs dans le pays par le propre fils du président Zuma... Dans la "nation arc-en-ciel-", au pays de Nelson Mandela, des Noirs massacrent donc d'autres Noirs, et qui plus est, des Noirs immigrés... Voilà de quoi déstabiliser les bonnes âmes qui pensaient, la main sur le coeur et abreuvées de certitudes morales, qu'une fois le régime blanc d'apartheid balayé, les fontaines sud africaines allaient laisser couler le lait et le miel de la société post-raciale...
Un peu plus d'un an après la mort de Nelson Mandela, le culte planétaire quasi religieux rendu à sa personne apparaît donc en total décalage avec les évènements. Le réel est en effet de retour -une fois de plus et comme toujours-, balayant au passage le mythe-guimauve de la « nation arc-en-ciel » fraternelle et ouverte au monde.
Un peu partout dans le pays, notamment au Natal et dans la région de Johannesburg, les immigrés africains qu'ils soient Malawites, Mozambicains, Somaliens, Zimbabwéens, Soudanais ou encore Nigérians sont en effet pris pour cible, lynchés ou forcés à se réfugier dans les camps militaires cependant que leurs biens sont systématiquement pillés. Au Natal, les pogroms ont été encouragés par le roi des Zulu et ailleurs dans le pays par le propre fils du président Zuma... Dans la "nation arc-en-ciel-", au pays de Nelson Mandela, des Noirs massacrent donc d'autres Noirs, et qui plus est, des Noirs immigrés... Voilà de quoi déstabiliser les bonnes âmes qui pensaient, la main sur le coeur et abreuvées de certitudes morales, qu'une fois le régime blanc d'apartheid balayé, les fontaines sud africaines allaient laisser couler le lait et le miel de la société post-raciale...
Un peu plus d'un an après la mort de Nelson Mandela, le culte planétaire quasi religieux rendu à sa personne apparaît donc en total décalage avec les évènements. Le réel est en effet de retour -une fois de plus et comme toujours-, balayant au passage le mythe-guimauve de la « nation arc-en-ciel » fraternelle et ouverte au monde.
Dans
un pays où le chômage touche environ 40% des actifs et où le revenu de la
tranche la plus démunie de la population noire est inférieur de près de 50% à
celui qu’il était sous le régime blanc d’avant 1994, dans un pays où 18
millions de Noirs sur une population de 53 millions d’habitants, ne survivent
que grâce aux aides sociales, le Social
Grant, quoi d'étonnant à ce qu'éclatent des violences xénophobes, les
étrangers étant accusés de prendre le travail des plus pauvres?
L’échec
économique sud-africain est en effet total - je développe ce point dans le
chapitre IV de mon dernier livre Osons
dire la vérité à l'Afrique. Selon le Rapport
Economique sur l’Afrique pour l’année 2013, rédigé par la Commission économique de l’Afrique (ONU) et
l’Union africaine (en ligne)
l’Afrique du Sud s’est en effet classée parmi les 5 pays « les moins
performants » du continent sur la base de la croissance moyenne annuelle,
devançant à peine les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland.
Pris dans la nasse de ses propres mensonges, de ses prévarications, de
ses insuffisances, le parti gouvernemental, l'ANC - le parti de Nelson Mandela -,
ne pourra pas éternellement mettre en accusation le "régime
d'apartheid" afin de tenter de dégager ses responsabilités dans la
faillite de ce qui fut un pays prospère.
D'autant plus qu'en Afrique du Sud, une presse libre existe. Et elle ne
se prive pas d'écrire qu'en deux décennies, l'ANC a dilapidé le colossal
héritage laissé par le régime blanc et a transformé le pays en un Etat du
« tiers-monde » dérivant dans un océan de pénuries, de corruption, de
misère sociale et de violences, réalité encore en partie masquée par quelques
secteurs ultraperformants, mais de plus en plus réduits.
En France, faire un tel constat est considéré comme une insulte à la
Nation arc-en-ciel et à la mémoire de Nelson Mandela.
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