samedi 1 juin 2019

L'Afrique Réelle n°114 - Juin 2019

Sommaire

Actualité :
La question des eaux du Nil

Dossier : Libye 
- Les deux Libye
- L’offensive du général Haftar (2017-2019)
- Sud libyen-nord Tchad : nouveau point chaud

Débat :
Quelle démocratie pour l'Afrique ?


Editorial de Bernard Lugan :

L’ethnie, rempart face au jihadisme ?

Dans la BSS (Bande Saharo-Sahélienne) où le jihadisme prospère sur les fractures ethno-raciales, seul le temps long permet de comprendre la complexité de la situation et d’en saisir les véritables enjeux.

Avant la colonisation, les pasteurs saharo-sahéliens (Maures, Touareg, Peul, Toubou, Zaghawa etc.), razziaient les sédentaires sudistes. Après avoir imposé une parenthèse de paix, les colonisateurs se retirèrent et le temps long africain reprit son cours. Avec une nouveauté cependant puisque les anciens prédateurs et les anciennes victimes étaient désormais rassemblés à l’intérieur de frontières artificielles. 
Dans ces cadres étatiques plaqués sur les réalités locales, les  anciennes fractures furent aggravées par l’ethno-mathématique électorale qui donna le pouvoir aux sudistes puisqu’ils étaient plus nombreux que les nordistes. Dès les années 1960, refusant cette situation nouvelle, ces derniers se soulevèrent et éclatèrent alors les révoltes des Touareg à l’ouest et celles des Toubou-Zaghawa à l’est[1].

Nous sommes là à l’origine des évènements qui ensanglantent actuellement la BSS et que Barkhane n’est évidemment pas en mesure de résoudre. 
A supposer que nos forces réussissent à éliminer les jihadistes, la question des rapports entre nordistes et sudistes ne serait en effet pas réglée pour autant puisque le jihadisme n’est ici que la surinfection d’une plaie  ethno-raciale millénaire.  
Or, cette réalité explique à la fois le succès des jihadistes et l’échec de leur tentative de création d’un califat transnational et transethnique. Pour survivre ou se développer, ils ont en effet été contraints de prendre appui sur certaines ethnies ou tribus. 
Ce faisant, ils se sont isolés des autres car ils ont réveillé chez les anciennes victimes les souvenirs des exactions d’avant la colonisation « libératrice ». Quand ils prennent pied dans une région, les jihadistes créent certes un nouveau foyer, mais ils réactivent en même temps les anciennes chaines défensives, les antiques solidarités ethniques. Voilà qui explique les évènements du Macina, du Liptako ou encore du Gourma.

Le cas des Dogon est emblématique. Ce n’est pas par choix qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle, se repliant devant la poussée des cavaliers peul musulmans, leurs ancêtres abandonnèrent les plaines fertiles pour se retrancher dans les falaises ingrates de Bandiagara où ils furent harcelés et assiégés par les chasseurs d’esclaves (voir à ce sujet le numéro du mois d’avril 2019 de l’Afrique Réelle). Aujourd’hui, face à la dilution de l’Etat malien et à l’impuissance de son armée[2], les Dogon sont de nouveau contraints d’assurer leur défense contre le jihadisme porté par certains groupes peul…comme aux XVIIIe-XIXe siècles…

La leçon doit être retenue car le jihadisme va pousser vers le golfe du Bénin, la région guinéenne et la Côte d’Ivoire où, au fur et à mesure de son expansion, vont se réveiller les fronts ethniques d’avant la colonisation. Comme actuellement dans la région de Jos au centre du Nigeria. Comme ce sera alors sur les ethnies que s’organisera la résistance, nos Armées doivent donc dès à présent reprendre à leur compte la célèbre phrase de Kipling : « Le loup afghan se chasse avec le lévrier d’Afghanistan ». Mais encore faudrait-il que de véritables enseignements africanistes soient dispensés à l’ESM de Coëtquidan et à l’Ecole de Guerre.

[1] Cette problématique constitue la colonne vertébrale de mon livre : « Les Guerres du Sahel des origines à nos jours ».
[2] Pour mémoire, durant le seul mois de mai 2019, l’armée nigérienne a perdu 30 morts dans la région de Tillabéry et l’armée malienne plus d’une dizaine dans la région de Mopti.

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