vendredi 15 novembre 2019

Mort d’un esprit libre

Patrick d’Hondt (Tepa) s’est éteint le 14 novembre dernier à l’âge de 48 ans. Après avoir mené une carrière de rappeur, il lança en 2014 MetaTV, une web-télévision « dissidente » qui connut un succès considérable. Puis, en 2017, sans moyens, il lança le site Patriote.info qui fut, lui aussi, suivi par des centaines de milliers d’internautes. Réalisant ses émissions dans son salon, avec un seul technicien bénévole, il démontra qu’une structure plus que légère, mais totalement originale, pouvait obtenir une considérable force de frappe. Atteint d’un cancer, il suspendit ses émissions au début de l’année 2019.
Au mois de décembre 2018, il avait invité Bernard Lugan pour une émission consacrée à son livre  « Mythes et manipulations de l’histoire africaine ». Ce véritable courant d’air intellectuel a été suivi par 144 000 internautes.
Nous republions la vidéo de cette émission à sa mémoire.


jeudi 7 novembre 2019

Sahel : et maintenant, que faire ?


Cette analyse peut-être reprise à la condition d’en citer la source

Au Sahel, dans la même semaine, un militaire français a été tué, les armées du Mali et du Burkina Faso ont subi plusieurs graves défaites, perdant plus d’une centaine de morts, cependant que cinquante travailleurs civils employés d’une mine canadienne ont été massacrés au Burkina Faso, un pays en phase de désintégration. Même si la France annonce avoir tué un important chef jihadiste, la situation échappe donc peu à peu à tout contrôle.

La réalité est que les Etats africains faillis étant incapables d’assurer leur propre défense, le G5 Sahel étant une coquille vide et les forces internationales déployées au Mali utilisant l’essentiel de leurs moyens à leur autoprotection, sur le terrain, tout repose donc sur les 4500 hommes de la force Barkhane.

Or :
1) Avons-nous des intérêts vitaux dans la région qui justifient notre implication militaire ? La réponse est non.
2) Comment mener une véritable guerre quand, par idéologie, nous refusons de nommer l’ennemi ? Comment combattre ce dernier alors-que nous faisons comme s’il était surgi de nulle part, qu’il n’appartenait pas à des ethnies, à des tribus et à des clans pourtant parfaitement identifiés par nos services?
3) Quels sont les buts de notre intervention ? Le moins que l’on puisse en dire est qu’ils sont « fumeux » : combattre le terrorisme par le développement, la démocratie et la bonne gouvernance, tout en nous obstinant, toujours par idéologie, à minorer, ou parfois même, à refuser de prendre en compte l’histoire régionale et le déterminant ethnique qui en constituent pourtant les soubassements ?
4) Les Etats africains impliqués ont-ils les mêmes buts que la France ? Il est permis d’en douter…

L’échec est-il donc inéluctable ? Oui si nous ne changeons pas rapidement de paradigme. D’autant plus que le but prioritaire de l’ennemi est de nous causer des pertes qui seront ressenties comme intolérables par l’opinion française.
Dans ces conditions, comment éviter la catastrophe qui s’annonce ?

Trois options sont possibles :
Envoyer au moins 50.000 hommes sur le terrain afin de le quadriller et de le pacifier. Cela est évidemment totalement irréaliste car nos moyens nous l’interdisent et parce que nous ne sommes plus à l’époque coloniale.
- Replier nos forces. Barkhane est en effet dans une impasse avec des possibilités de manœuvre de plus en plus réduites, notamment en raison de la multiplication des mines posées sur les axes de communication obligés. Mais aussi parce qu’elle consacre désormais une part de plus en plus importante de ses faibles moyens à son autoprotection.
- Donner enfin à Barkhane les moyens «  doctrinaux » de mener efficacement la contre-insurrection. Et nous savons faire cela, mais à la condition de ne plus nous embarrasser de paralysantes considérations « morales » et idéologiques.

Cette troisième option reposerait sur trois piliers :

1) Prise en compte de la réalité qui est que la conflictualité sahélo-saharienne s’inscrit dans un continuum historique millénaire et que, comme je le démontre dans mon livre Les Guerres du Sahel des origines à nos jours, nous ne pouvons prétendre avec 4500 hommes changer des problématiques régionales inscrites dans la nuit des temps. 

2) Eteindre prioritairement le foyer primaire de l’incendie, à savoir la question touareg qui, en 2011, fut à l’origine de la guerre actuelle. En effet, si nous réussissions à régler ce problème, nous assécherions les fronts du Macina, du Soum et du Liptako en les coupant des filières sahariennes. Mais, pour cela, il sera impératif de « tordre le bras » aux autorités de Bamako en leur mettant un marché en main : soit vous faites de véritables concessions politiques et constitutionnelles aux Touareg qui assureront eux-mêmes la police dans leur région, soit nous partons et nous vous laissons vous débrouiller seuls. Sans parler du fait qu’il devient insupportable de constater que le gouvernement malien tolère des manifestations dénonçant Barkhane comme une force coloniale alors que, sans l’intervention française, les Touareg auraient pris Bamako…

3) Ensuite, une fois le foyer nordiste éteint et les Touareg devenus les garants de la sécurité locale, il sera alors possible de nous attaquer sérieusement aux conflits du sud en n’hésitant pas à désigner ceux qui soutiennent les GAT  (Groupes armés terroristes) et à armer et à encadrer ceux qui leur sont hostiles. En d’autres termes, nous devrons opérer comme les Britanniques le firent si efficacement avec les Mau-Mau du Kenya quand ils lancèrent contre les Kikuyu, ethnie-matrice des Mau-Mau, les tribus hostiles à ces derniers. Certes, les partisans éthérés des « droits de l’homme » hurleront, mais, si nous voulons gagner la guerre et d’abord éviter d’avoir à pleurer des morts, il faudra en passer par là. Donc, avoir à l’esprit, que, comme le disait Kipling,  « le loup d’Afghanistan se chasse avec le lévrier afghan ». Il ne faudra donc plus craindre de dénoncer les fractions Peul et celles de leurs anciens tributaires qui constituent le vivier des jihadistes. Mais, en même temps, et une fois encore, il faudra imposer aux gouvernements concernés de proposer une solution de sortie aux Peul.
Il sera alors possible d’isoler les quelques clans donnant des combattants aux « GAT », ce qui empêchera l’engerbage régional. Le jihadisme qui affirme vouloir dépasser l’ethnisme en le fondant dans un califat universel se trouvera ainsi pris au piège d’affrontements ethno-centrés et il pourra alors être réduit, puis éradiqué. Restera la question démographique et celle de l’ethno-mathématique électorale qui ne pourront évidemment pas être réglées par Barkhane.
Placées à la confluence de l’islamisme, de la contrebande, des rivalités ethniques et des luttes pour le contrôle de territoires ou de ressources, nos forces percutent  régulièrement les constantes et les dynamiques locales. Or, le chemin de la victoire passe  par la prise en compte et par l’utilisation de ces dernières. Mais encore faut-il les connaître...

Bernard Lugan
07/11/2019

lundi 28 octobre 2019

L'Afrique Réelle n°119 - Novembre 2019

Sommaire

Actualité :
- Nigeria : la montée en puissance du jihadisme
- Egypte-Ethiopie : la crise pour les eaux du Nil

Dossier :
Comprendre la crise algérienne

Polémique :
La grande ombre du général von Lettow-Vorbeck face à cette gauche qui n’en finit pas de faire la guerre aux morts


Editorial de Bernard Lugan

L’impasse algérienne

Trente-six semaines après le début de la protestation - le hirak -, alors que des dizaines d’opposants au régime militaire ont rejoint en prison des dizaines de notables du clan Bouteflika et que la police pourchasse les porteurs du drapeau berbère, le général Gaïd Salah a décidé que, coûte que coûte, les élections présidentielles auraient lieu le 12 décembre prochain.

En 2019, la candidature de la momie d’Abdelaziz Bouteflika à un 5e mandat a mis le feu aux poudres. La rue algérienne s’est alors massivement mobilisée, faisant oublier l’incroyable résilience dont elle avait fait preuve jusque-là. Or, ce mouvement n’était pas une simple contestation, mais une claire volonté de refondation en profondeur des institutions algériennes dans l’esprit du « congrès de la Soummam ». 
Fin août 1956, en Kabylie, les représentants de 4 des 5 wilayas de l’intérieur avaient en effet discuté de l’avenir de la future Algérie indépendante. L’accord s’était fait sur trois grands points : primauté du politique sur le militaire, primauté des combattants de l’intérieur sur les structures politico-militaires de l’extérieur et refus de tout projet théocratique islamique. Le résultat fut qu’une guerre fratricide éclata à l’intérieur du mouvement nationaliste, ceux qui étaient réfugiés au Caire et à Tunis accusant les congressistes de la Soummam d’avoir réalisé un coup de force berbère. Ils rejetèrent donc ses conclusions et son concepteur, Abane Ramdane fut étranglé par les tenants de la ligne arabo-islamiste. Puis, ces derniers firent un coup de force durant l’été 1962. Aujourd'hui, leurs héritiers qui forment le cœur du « Système » ne veulent pas lâcher le pouvoir et ses « avantages » car ils craignent de devoir rendre des comptes.

Dans un premier temps, le « Système » a utilisé le mouvement pour éliminer à la fois le clan Bouteflika et le clan du DRS. En d’autres termes, au sein du « Système », le clan composé par le haut état-major, utilisa la rue pour se débarrasser de deux clans rivaux et concurrents. Petits « Machiavel », ils avaient cru qu’en mettant au cachot des personnalités honnies, les manifestants allaient s’estimer satisfaits et qu’il allaient leur donner quitus.
Puis, ils comprirent que la rue ne se satisfaisait pas de la mise en prison de plusieurs dizaines de dignitaires du clan Bouteflika, car, ce n’était  pas la fin d’un clan dont elle voulait, mais celle de TOUS les clans composant le « Système ». A  commencer par son cœur, celui des hauts gradés.

Le « Système » est donc dans une impasse. Comme il considère, du moins pour le moment, que les temps ne sont pas à l’épreuve de force, il n’a qu’un moyen pour tenter de sortir du piège dans lequel il est entré : organiser coûte que coûte une élection présidentielle, même parodique, afin de ne plus apparaître en première ligne face à la rue. 
Or, cette dernière ne veut pas de cette élection et comme le « Système » ne peut pas céder à ses revendications, au risque d’ouvrir les vannes de la révolution, il y a donc désormais casus belli.

mardi 22 octobre 2019

23 octobre 1956 : le massacre oublié de Meknès

Bernard Lugan a écrit pour le site Herodote.net un article consacré au massacre des Européens de Meknès le 23 octobre 1956.

Pour le consulter :
https://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=19561024&ID_dossier=87


samedi 5 octobre 2019

Cours n°3 : Algérie, l'implosion d'un Etat sans nation















Pour comprendre l'implosion de l'Algérie, Bernard Lugan propose un cours vidéo illustré en ligne

Présentation
En s'appuyant sur les faits historiques, ce cours décrypte la double crise que traverse l'Algérie actuellement : une crise politico-économique et une crise identitaire. « Depuis 1962, l’écriture officielle de l’histoire algérienne s’est appuyée sur un triple postulat : 
- Celui de l’arabité du pays nie sa composante berbère ou la relègue à un rang subalterne, coupant de ce fait, l’arbre algérien de ses racines. 
- Celui d’une Algérie préexistant à sa création par la France à travers les royaumes de Tlemcen et de Bougie (Bejaia) présentés comme des noyaux pré-nationaux. 
- Celui de l’unité d’un peuple prétendument levé en bloc contre le colonisateur alors qu’entre 1954 et 1962, les Algériens qui combattirent dans les rangs de l’armée française avaient été plus nombreux que les indépendantistes. 
En Algérie, ces postulats biaisés constituent le fonds de commerce des rentiers de l’indépendance. En France, ils sont entretenus par une université morte du refus de la disputatio et accommodante envers les falsifications, pourvu qu’elles servent ses intérêts idéologiques. Dans les deux pays, ces postulats ont fini par rendre le récit historique officiel algérien aussi faux qu’incompréhensible. 
Plus de cinquante ans après l’indépendance, l’heure est donc venue de mettre à jour une histoire qui doit, comme l’écrit l’historien Mohamed Harbi, cesser d’être tout à la fois « l’enfer et le paradis des Algériens ». 

Bande annonce



Pour visionner le cours, s'inscrire sur Les Cours de Bernard Lugan

Le cours est divisé en 6 parties (format HD) consultables pour une durée illimitée.

mardi 1 octobre 2019

L'Afrique Réelle n°118 - Octobre 2019


























Sommaire

Actualité
Zimbabwe : « Comrade Bob », dernier chef d’Etat marxiste et héros africain

Dossier : Le Sahel central à la dérive
- Quelle est la vraie nature des guerres du Sahel ?
- Les trois principaux groupes jihadistes régionaux
- Burkina Faso : Le bloc mossi va-t-il tenir ?
- Les Européens face à l’islam jihadiste africain : une totale incommunicabilité


Editorial de Bernard Lugan :

Comprendre l’embrasement sahélien

Dans le sahel centre-occidental, après le Mali et le Niger, le Burkina Faso se trouve désormais en première ligne face à des jihadistes-GAT (Groupes armés terroristes). La stratégie de ces derniers semble être de couper les villes de la brousse en jouant sur les fractures ethno-tribales. Tout en se plaçant à la confluence d’anciennes et mouvantes alliances rafraichies par de modernes apparentements.

Face à eux, les 4500 hommes de la force Barkhane, les 13 000 Casques bleus déployés au Mali et les fantômes de la force africaine G5 Sahel paraissent impuissants. Et, s’ils le sont, c’est parce que, coupés des réalités, leurs donneurs d’ordre appliquent des grilles d’analyse inadaptées :

Les « experts » parlent ainsi de combattre le terrorisme par le développement, la démocratie et la bonne gouvernance, tout en s’obstinant à minorer, ou parfois même, à refuser de prendre en compte l’histoire régionale et le déterminant ethnique.

La connaissance du milieu et des hommes, de leurs mentalités et de leur histoire, est pourtant indispensable à la compréhension des actuels évènements. C’est ainsi que dans les immensités sahéliennes, domaine du temps long, l’histoire nous apprend que l’affirmation d’un islamisme radical, a toujours été le paravent d’intérêts économiques ou politiques, le plus souvent à base ethnique. 
Aujourd’hui, le jihadisme prospère sur des plaies dont il n’est que la surinfection.
Dans le sud du Mali, dans l’ouest du Niger, dans le nord et dans l’est du Burkina Faso, les massacres « communautaires » (traduction : ethniques), qui se multiplient, sont ainsi pour une grande part des résurgences de conflits anciens habilement réactivés par les GAT. 

Avant la colonisation, les sédentaires étaient en effet pris dans une double tenaille prédatrice, Touareg au nord et Peul au sud. Au Mali, les principales victimes étaient notamment les Bambara et les Dogon. Au Burkina Faso, la constitution de l’émirat peul du Liptako se fit par l’ethnocide des Gourmantché et des Kurumba[1]. 
Or, ce sont ces souvenirs qui constituent l’arrière-plan des actuels affrontements. Les ignorer conduit à l’impasse.

D’autant plus que leur connaissance ouvre la voie de la contre-insurrection. Aujourd’hui, si les jihadistes tirent des avantages tactiques de ces affrontements, en revanche, leur stratégie s’en trouve bloquée. En effet, même si des alliances de circonstance sont nouées, les énormes fossés ethniques séparant les protagonistes empêchent l’engerbage. C’est même un phénomène contraire qui est apparu. Le jihadisme affirmait en effet vouloir dépasser l’ethnisme en le fondant dans un califat universel. Or, tout au contraire, il s’est trouvé pris au piège d’affrontements ethno-centrés. Là est sa faiblesse. Mais encore faut-il être capable de l'exploiter[2].

[1] Le numéro de juillet 2019 de l’Afrique Réelle contient un dossier consacré à la question du Gourma-Liptako et à la région dite des « Trois frontières ».

vendredi 20 septembre 2019

La mort du président Ben Ali, l’homme qui avait sauvé la Tunisie de la révolution islamiste et qui l’avait sortie du sous-développement

La révolution tunisienne a éclaté le 17 décembre 2010. Moins d’un mois plus tard, le 14 janvier 2011, lâché par ses « amis » occidentaux auxquels il n’avait jamais rien refusé, et trahi par l’état-major d’une armée qu’il n’avait cessé de combler, le président Ben Ali était chassé du pouvoir et contraint à l’exil. En quelques semaines, la Tunisie dilapida ensuite le capital confiance qu’il avait mis deux décennies à constituer.
  
Né le 3 septembre 1936, diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr et de l’école d’application de l’artillerie de Châlons-sur-Marne, Zine el-Abidine Ben Ali fut chargé par le président Bourguiba de la création de la direction de la sécurité militaire qu’il dirigea de 1964 à 1974. Il eut ensuite une carrière diplomatique comme attaché militaire au Maroc puis en Espagne.
Au mois de janvier 1978, la Tunisie étant alors en pleine insurrection, il fut rappelé pour être nommé chef de la Sûreté générale, poste qu’il occupa jusqu’en 1980. Puis il redémarra une carrière diplomatique comme ambassadeur en Pologne.
Après les graves émeutes du mois de janvier 1984, il fut de nouveau rappelé. Tout alla ensuite très vite puisque, le 23 octobre 1985, il fut nommé ministre de la Sûreté nationale, puis ministre de l’Intérieur le 28 avril 1986. Il devint ensuite le  secrétaire général adjoint du PSD (Parti socialiste destourien). Enfin, au mois de mai 1987, sous le gouvernement de Rachid Sfar, il fut nommé ministre d’Etat chargé de l’intérieur. Sa nomination comme secrétaire général du PSD en fit le dauphin du président Bourguiba. Le 2 octobre 1987, ce dernier le nomma Premier ministre.
Un mois plus tard, le 7 novembre 1987, appuyé sur l’expertise de sept médecins qui attestèrent de son incapacité mentale, le général Ben Ali déposa Habib Bourguiba.

A l’époque, comme la Tunisie était menacée d’effondrement, avec toutes les conséquences géopolitiques qui en auraient découlé, l’accession au pouvoir du général Ben Ali fut unanimement saluée. Sous sa ferme direction, la subversion islamiste fut jugulée et la Tunisie devint un pays moderne attirant les investisseurs étrangers.
Se présentant comme le fils spirituel de son prédécesseur, le général Ben Ali multiplia les gestes d’ouverture démocratique. Le 25 juillet 1988, il abrogea ainsi la présidence à vie, limita la présidence à trois mandats, imposa la limite d’âge de 65 ans pour les candidats aux élections présidentielles et légalisa plusieurs partis politiques. En 1989, il transforma le PSD en RCD (Rassemblement constitutionnel et démocratique).
Il fut pour une première fois élu à la présidence de la République le 2 avril 1989, et étant seul candidat, il recueillit plus de 99% des voix.

En 1991 le gouvernement fit état de la découverte d’un plan islamiste visant à la prise du pouvoir et les enquêteurs mirent au jour d’importantes ramifications dans la police et dans l’armée. Des procès eurent lieu durant l’été 1992. Le parti islamiste clandestin Ennahdha fut démantelé et son  chef, Rachid Ghannouchi se réfugia à Londres d’où il organisa la subversion qui allait finir par emporter le régime vingt ans plus tard.

Réélu à la présidence de la République en 1994, puis en 1999, le général Ben Ali fut attaqué de toutes parts en dépit des remarquables réussites économiques de la Tunisie. Même si de fortes disparités sociales existaient toujours, en vingt ans, le régime Ben Ali réussit en effet à transformer un Etat du tiers monde en un pays moderne attirant capitaux et industries, en un pôle de stabilité et de tolérance dans un monde nord-africain souvent chaotique.
Les Tunisiens qui étaient en quelque sorte devenus des « privilégiés » n’acceptèrent alors plus de voir leur expression politique muselée et ils réclamèrent des évolutions démocratiques. A partir de l’année 2000, la contestation des intellectuels prit alors de l’ampleur, cependant que le  président, mis sous influence par le clan affairiste gravitant autour de sa seconde épouse, perdait de sa popularité.

Au début de l’année 2000, le journaliste Taoufik Ben Brik entama une  grève de la faim qui eut un énorme retentissement médiatique en Europe. Au même moment, les islamistes se montraient de plus en plus combatifs. Ainsi le 11 avril 2002, quand ils firent exploser un camion piégé devant la synagogue de la Ghriba à Djerba, tuant 19 personnes dont 14 touristes allemands.
C’est dans ce contexte de danger islamiste que le président Ben Ali ralentit ou même revint sur le processus de démocratisation qu’il avait initié. Mais, ce faisant, il accéléra encore davantage la désaffection des élites citadines envers son régime.

Le 26 mai 2002, par référendum, les Tunisiens approuvèrent que l’âge limite de candidature à la présidence de la République soit repoussé à 75 ans et que les mandats présidentiels ne soient plus limités à trois, ce qui permit au président Ben Ali de se faire élire pour un quatrième mandat le 24 octobre 2004. Après les assurances données en 1987, il venait donc de rétablir en quelque sorte la présidence à vie.

A partir de ce moment, la contestation s’amplifia et les élites « bourgeoises » qui avaient profité de l’essor économique du pays rompirent avec le régime, cependant que la répression se durcissait au fur et à mesure de la montée des périls islamistes.

Le 17 décembre 2010, un évènement a priori secondaire qui se produisit à Sidi Bouzid mit le feu aux poudres. Il s’agissait de l’immolation par le feu d’un vendeur à la criée qui refusait d’être rançonné par la police. Or, cet homme qui était un chômeur diplômé devint le symbole de la révolte de tout un peuple.

Le 28 décembre, n’ayant pas pris la mesure du mouvement, le président Ben Ali s’exprima à la télévision et parla des manifestants comme d’une « minorité d’extrémistes», ce qui amplifia encore la révolte qui devint une révolution.
Cette dernière réussit car elle fut la synthèse de tous les mécontentements : révolte contre l’arbitraire de la police, révolte contre les inégalités sociales et révolte des nantis pour des droits démocratiques. A ces trois éléments, et les utilisant avec habileté, les islamistes donnèrent une cohésion et une organisation qui emporta le régime sous les applaudissements béats de l’internationale des médias -notamment français-, qui eut, comme de coutume, un rôle quasiment militant.

Ayant perdu le contrôle de la situation, le président Ben Ali fut finalement trahi par l’armée, donc par les siens, et le 14 janvier 2011, après 23 ans de pouvoir, il fut mis dans un avion par le haut état-major et envoyé en exil en Arabie saoudite où il est mort le  19 septembre dernier.

mercredi 18 septembre 2019

Tunisie : l’émiettement politique

Le brouillard des commentaires médiatiques doit être dissipé par une analyse claire du résultat du premier tour des élections présidentielles tunisiennes.
Comme lors du précédent scrutin en 2014, le pays est coupé en deux régions géographiques et politiques, le nord favorisé et le centre-sud déshérité. Contrairement à ce que nous pouvons lire trop souvent, non seulement il n’y a pas de vainqueur clair, aucun candidat n’ayant atteint 20% des voix, mais, comme je l’explique dans cette analyse, les islamistes ne sont pas perdants.

Pour le second tour les jeux sont ouverts. Le juriste Kais Saïed qui a une image d’intégrité et dont la formule « La classe politique ne peut pas faire l’Histoire avec ses petites histoires », a fait une partie de son succès, bénéficiera des suffrages des antisystèmes, des déclassés et des islamistes. Quant à  Nabil Karoui, s’il sort de prison, il recueillera les voix  de tous ceux qui ont à craindre d’un Kais Saïed hors système et donc hors contrôle.

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