mercredi 12 septembre 2012

Derrière l’assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi


Acteur plus qu’actif du renversement de Mouammar Kadhafi, Christopher Stevens, en déplacement à Benghazi, a été pris au piège dans les locaux du consulat de son pays. Au-delà de ce meurtre et de son prétexte pseudo religieux, quelle analyse pouvons-nous faire de la situation en Libye ?

Jusqu’à aujourd’hui, et à en croire les médias, la Libye était sur la voie de la normalisation : l’économie redémarrait avec la reprise des exportations de pétrole et de gaz et des institutions démocratiques se mettaient en place à la suite des élections législatives du 7 juillet 2012. Aveugles et sourds, les observateurs bêlèrent de bonheur quand ces dernières virent la défaite des fondamentalistes et la victoire de l’ Alliance des forces nationales (AFN) vite baptisée « libérale ».  
Or, comme il fallait s’y attendre, ce calendrier démocratique très « européocentré » n’a évidemment pas permis de remettre le pays sur ses pieds et cela pour une simple raison qui est que la Libye n’existe plus.

Le colonel Kadhafi avait réussi, au prix d’une dictature sévère, à imposer la stabilité intérieure dans un pays aujourd’hui menacé d’une fragmentation régionale (Tripolitaine-Cyrénaïque-Fezzan) doublée de fractures  interrégionales et religieuses.

En  Tripolitaine deux grandes coalitions régionales s’opposent :

1) A l’Ouest, l’AFN de Mahmoud Jibril a pour cœur la fraction tripolitaine des Warfalla, sa tribu qui, à elle seule, totalise 30% de la population. Ses alliés et partenaires se recrutent à Zenten [1] et parmi les tribus de l’ouest, dont les Berbères du jebel Néfusa et de Gahryan.

2) A l’Est, la coalition islamo-Misrata est quant à elle puissamment soutenue par le Qatar. Le port de Misrata est aujourd’hui aux mains de ces milices gangsgtéro-fondamentalistes qui lynchèrent le colonel Kadhafi, tranchèrent les mains de son fils cadet avant de lui crever les yeux et de l’égorger. Ce furent ces « combattants de la liberté », ces « démocrates » chers à BHL, que le président Sarkozy ordonna aux commandos français de sauver quand les forces du colonel Kadhafi étaient sur le point de prendre la ville…Joli coup !

En Cyrénaïque, où le 6 mars 2012, Ahmed Zubaïr al-Senoussi a été élu émir par les chefs des tribus, deux grandes forces s’opposent, les fédéralistes et les islamistes.

L’irrédentisme de la Cyrénaïque est une donnée historique. Dans les années 1945-1950, quand l’ONU força la Grande-Bretagne, l’Italie et la France à accélérer le processus d’indépendance de la Libye,  les tribus de Cyrénaïque, réticentes à l’idée de la création d’un Etat libyen, n’acceptèrent l’union qu’à deux conditions :

1) Que le chef de la confrérie sénoussiste, Idriss en devienne le chef. Il régna sous le nom d’Idriss Ier de 1951 à 1969.
2) Qu’une large autonomie soit reconnue à la Cyrénaïque.

En 1969, dès sa prise de pouvoir, Mouammar Kadhafi abolit la monarchie et imposa la domination de la Tripolitaine, ce que la Cyrénaïque n’accepta jamais. C’est pourquoi la guerre civile qui allait le renverser y commença.

Les islamistes qui ont soutenu la rébellion de la Cyrénaïque veulent maintenant « coiffer » les fédéralistes, mais ils ont en face d’eux d’autres musulmans. Un féroce combat oppose en effet les fondamentalistes qui n’ont pas de tradition locale aux membres des confréries soufies dont le poids régional est important. Le fief des islamistes radicaux est Derna où ils ont constitué un Emirat. Depuis plusieurs semaines, ils tentent de prendre le contrôle de Benghazi. L’attaque contre le consulat américain fait partie de leur stratégie.
Qui va l’emporter ? Il est impossible de le dire. Actuellement les fondamentalistes de Cyrénaïque cherchent à s’appuyer sur les milices de Misrata lesquelles recherchent leur soutien contre celles de l’Ouest. Furieux de la défaite de ses protégés à Tripoli, le Qatar semble particulièrement actif dans cette opération.

La question qui se pose désormais est de savoir si la Libye peut survivre comme Etat. Peu à peu y apparaît en effet une situation de guerres régionales, tribales, claniques, religieuses ; comme en Somalie. Elles pourraient être suivies d’un éclatement territorial, le pays étant alors découpé en « touches de piano » avec un port dans le prolongement des gisements d’hydrocarbures de l’intérieur.
Désormais, l’alternative est simple : soit les nouvelles autorités mettent un terme au chaos - mais comment ? - et reconstruisent l’Etat sous une forme ou sous une autre, soit la Libye demeure ingouvernable. Dans ce cas,  les islamistes pourraient alors jouer une carte maîtresse, celle du modèle religieux transcendant les divisions afin de les coaguler dans un tout commun, l’Oumma.

Ceux qui ont permis ce désastre avec ses prolongements dans toute la bande sahélienne (voir les numéros de l’Afrique Réelle consacrés à cette question), sont ceux qui ont décidé de s’immiscer dans la guerre civile libyenne, au premier rang desquels l’ancien président de la République française. Quant au malheureux ambassadeur américain, le moins que l’on puisse dire est que ses anciens protégés se sont montrés bien ingrats envers lui…

Bernard Lugan
12/09/12

[1] Les miliciens de Zenten détiennent Seif al Islam, le fils du colonel Kadhafi.

mardi 11 septembre 2012

L'Afrique Réelle N°33 - Septembre 2012


























Sommaire :

Actualité :
- Libye : Convalescence ou simple rémission ?
- Afrique du Sud : Derrière le massacre de Marikana, une lutte sans merci au sein de l'ANC

Dossier : RDC-Kivu-Rwanda
- La longue descente aux enfers de la RDC (1960-2012)
- Kivu : la stratégie du chaos
- La fin du cycle Kagamé

Editorial de Bernard Lugan :

Trois dossiers sont traités dans ce numéro de rentrée.

En Libye, le placage démocratique imposé par la communauté internationale ne parvient toujours pas à masquer les profondes fractures qui divisent le pays. De plus, l’on ne voit pas comment les nouvelles autorités issues du scrutin du mois de juillet dernier pourront, même à moyen terme, rétablir l’autorité de l’Etat sur une Cyrénaïque qui leur tourne le dos et sur des régions sud-sahariennes qui leur sont étrangères.

En Afrique du Sud, devant la mine de platine de Marikana, cédant à la panique, la police a littéralement assassiné en leur tirant dans le dos, des mineurs ayant déclenché une grève devenue insurrectionnelle. Imaginons un seul instant qu’un tel massacre se soit produit à l’époque du régime blanc…
Aujourd’hui, comme il est toujours de bon ton de ne pas critiquer le parti-Etat ANC qui a, selon la pensée politiquement correcte « libéré le pays des démons racistes pour y instaurer la fraternité arc-en-ciel », la presse française a curieusement donné peu de publicité à ce massacre, préférant dresser jour après jour la comptabilité aussi macabre que mensongère de la guerre civile syrienne. Sa seule source « d’information » est en effet une officine londonienne composée de trois personnes payées par les fonds illimités des émirats du Golfe et qui a pour nom « Observatoire syrien des droits de l’homme ».

Les tragiques évènements de Marikana qui ont été exploités par les adversaires et les concurrents de Jacob Zuma au sein de l’ANC sont le révélateur de la très grave crise que traverse l’Afrique du Sud. Comme je ne cesse de le dire depuis des années, le « miracle » sud-africain n’est en effet qu’un mirage car l’échec de l’ANC est total :
1) Le chômage touche environ 40% des actifs.
2) Le climat social est empoisonné par les criantes inégalités nourries par les « Black Diamonds », ces nouveaux riches noirs qui ont fait main basse sur l’économie du pays et qui affichent avec insolence un luxe ostentatoire.
3) Le pays est livré à la loi de la jungle ; en moyenne, plus de cinquante meurtres y sont commis quotidiennement.
4) L’Affirmative Action ou « Ségrégation Positive », a désorganisé le monde du travail.
5) Les Blancs diplômés quittent le pays, chassés par l’insécurité, les brimades diverses et la surfiscalité, ou bien ils se replient dans la région du Cap.

Au centre du continent, l’immense RDC n’en finit pas de sombrer. A chaque fois que le pays a voulu se libérer de l’occupant Rwandais qui a de facto annexé le Kivu, ce fut la guerre. En 1998 quand Laurent-Désiré Kabila, père de l’actuel président a voulu renvoyer les Rwandais qui lui avaient permis de l’emporter en 1997 sur le maréchal Mobutu, Kigali réagit en envahissant la RDC et en occupant près de la moitié du pays. Laurent-Désiré Kabila fut assassiné le 16 janvier 2001 par un officier originaire du Kivu…
Le Rwanda fut l’initiateur des trois rébellions qui ensanglantent le Kivu depuis près de deux décennies, pratiquant à travers elles une impitoyable stratégie du chaos destinée à interdire le retour de la région dans le giron de Kinshasa. Mais le général Kagamé a fini par lasser jusqu’à ses inconditionnels soutiens. Après avoir été considéré durant plus d’une décennie comme l’élément de stabilité de la région, la communauté internationale le prend désormais pour ce qu’il est : la cause de l’anarchie dans l’est de la RDC.

mercredi 5 septembre 2012

De la Somalie au Mali la solution passe le retour au réel ethnique

Assistons-nous à la fin du règne des principes philosophiques occidentaux mortifères qui, depuis trois décennies, tuent l’Afrique à petit feu ? Trois exemples peuvent le laisser penser :
 
1) La Somalie est en guerre depuis 1991 après que, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, la communauté internationale eut laissé certaines tribus chasser du pouvoir le général Syad Barré, autocrate certes, mais seul capable de maintenir l’unité de ce conglomérat de clans baptisé Etat somalien.
Depuis, tout a été tenté pour y rétablir la paix : interventions militaires directes puis indirectes des Etats-Unis suivies de celles de l’ONU, de l’Ethiopie, des Etats africains, puis enfin du Kenya. Rien n’y fit véritablement. Jusqu’au jour où, localement et sans l’intervention de BHL ou du docteur Kouchner, il fut décidé de reprendre le problème à l’origine et de demander aux chefs coutumiers de tenter de le régler, ce qui passait par la répudiation de l’impératif occidental de démocratie individualiste basée sur le « one man, one vote ». Les chefs se sont donc réunis, ils ont longuement palabré et ont finalement désigné une assemblée constituante reflétant les véritables rapports de force sociopolitiques du pays. Loin des constructions partisanes voulant copier le « modèle » occidental. Ces députés nommés doivent élire le nouveau chef de l’Etat le 8 septembre. Rien ne permet naturellement de dire que le retour à la paix est assuré. Loin de là ! Mais une première tentative sérieuse vient enfin d’être faite dans ce sens.

2) Un autre pays qui était au bord de l’éclatement est également sorti d’un atroce conflit grâce à la reconnaissance du réel ethnique. Il s’agit de l’Ethiopie où c’est désormais d’Etat-ethnique qu’il faut parler puisque le préambule de la Constitution contient la phrase suivante : « Nous, les Nations, les Nationalités, et les Peuples d’Ethiopie. » La Constitution place ainsi sur un pied d’égalité les différentes composantes nationales éthiopiennes. Nonobstant leur poids démographique, donc l’ethno mathématique démocratique, ces peuples disposent tous de leur territoire et se voient reconnaître le droit de promouvoir leur culture et leur langue. Le pays est découpé en plusieurs régions, certaines mono ethniques, d’autres engerbant plusieurs « petites » ethnies. Les conditions de la succession du Premier ministre Mélès Zénawi décédé au mois d’août dernier montreront si cette construction aura été durable. Du moins aura-t-elle permis, depuis 1991, d’assurer la paix et de créer les conditions de la renaissance de l’Ethiopie, « gendarme » traditionnel de la sous région sans l’existence duquel la Corne est assurée de sombrer dans l’anarchie.

3) L’indépendance du Sud Soudan en 2011 fut de son côté la reconnaissance de l’impossibilité de faire vivre ensemble des populations racialement différentes et qu’un lourd contentieux lié à l’ancien commerce négrier rendait irréductiblement ennemies.

Ces exemples de retour au réel devraient faire réfléchir ceux qui, aujourd’hui paraissent impuissants et comme tétanisés face à la question malienne et plus généralement sahélienne. Paralysés par les dogmes imposés par le politiquement correct démocratique, ils nient ou refusent de prendre en compte deux grandes réalités qui sont pourtant au cœur du problème régional :

1) Le « rift » racial qui part de la Mauritanie pour s’étendre jusqu’au Soudan et qui sépare des Afrique(s) dites « blanches » d’autres Afrique(s) dites « noires », cassant en deux la plupart des pays sahéliens.

2) Au nom de l’universalisme et de la négation des différences, ils ne veulent pas admettre qu’au Mali, le noeud du problème est l’opposition ethno raciale entre les ethnies du Sud, à commencer par les Bambara qui ont une vieille histoire, les ethnies dites « du fleuve » comme les Songhay qui furent les fondateurs d’un empire glorieux et les populations nordistes, qu’elles soient Maures ou Touareg.

Dans ces conditions, comment peuvent-ils prétendre ramener un semblant de stabilité dans cet immense arc de conflit s’étendant de l’Atlantique à la mer Rouge ?
Au Sahel comme en Somalie ou en Ethiopie et partout ailleurs en Afrique, la solution passe par un urgent retour à ce réel géographique et ethno historique  nié par cette curieuse « école africaniste française » qui, depuis un demi siècle, tente de nous persuader que les ethnies sont des créations coloniales… [1]

Bernard Lugan
05/09/2012

[1] Le numéro du mois de septembre de l’Afrique Réelle que les abonnés recevront la semaine prochaine contiendra un dossier consacré à l’ethno-fédéralisme congolais (RDC).

samedi 18 août 2012

Afrique du Sud : un massacre qui met en lumière la vraie situation du pays

Après plusieurs jours de violents affrontements entre grévistes et non grévistes ayant fait une vingtaine de morts et des dizaines de blessés, le 17 août, la mine de platine de Marikana à l’ouest de Pretoria a connu de vraies scènes de guerre quand, totalement débordée, la police s’est dégagée en tirant dans la masse des émeutiers armés. Bilan, une quarantaine de morts, plus d’une centaine de blessés et un demi millier d’arrestations. Les grèves insurrectionnelles se multipliant à travers le pays, le constat sécuritaire sud africain est que la police est incapable de faire face à des manifestants déterminés que les syndicats n’arrivent plus à encadrer.

Après cette description des faits, quelle analyse peut-on en faire ?

Comme je ne cesse de le dire depuis des années[1], le « miracle » sud-africain n’est qu’un mirage car l’échec de l’ANC est total et cela dans tous les domaines :

1) Le chômage touche environ 40% des actifs et le revenu de la tranche la plus démunie de la population noire, soit plus de 40% des Sud-africains, est inférieur de près de 50% à celui qu’il était sous le régime blanc d’avant 1994.

2) Le climat social est empoisonné par les criantes inégalités nourries par les « Black Diamonds », ces nouveaux riches noirs, profiteurs insatiables qui ont fait main basse sur l’économie du pays et qui affichent avec insolence un luxe ostentatoire.

3) Le pays est livré à la loi de la jungle et des crimes sordides y font quotidiennement la « une » des journaux. En moyenne, plus de cinquante meurtres sont commis quotidiennement.

4) L’Affirmative Action ou « Ségrégation Positive », ou « Discrimination à l’envers », a remplacé le mérite et la compétence par la préférence raciale ou communautaire, tant dans les recrutements professionnels que dans l’obtention de contrats publics ou dans les grands choix politiques, administratifs, sociaux, etc.

5) Le pari qui était que la RSA allait décoller en raison de sa main d’œuvre noire à bon marché et de son encadrement blanc de haut niveau a été perdu car, depuis 1994, les Blancs diplômés ont quitté le pays, chassés par l’insécurité, les brimades diverses et la surfiscalité, ou bien ils se sont repliés dans la région du Cap. Quant aux Noirs, ils ne se satisfont plus de salaires de misère.

Les incidents sanglants de Marikana s’inscrivent également dans le contexte de la féroce lutte des clans qui se déroule au sein de l’ANC en vue de la désignation du futur candidat à l’élection présidentielle. Le même scénario que celui qui avait abouti au renversement de Thabo Mbeki en 2007 se reproduira-t-il lors du congrès de décembre 2012 quand il s’agira d’élire le président de l’ANC, donc le futur chef de l’Etat ?
L’ANC connaît en effet de graves tensions multiformes entre Xhosa et Zulu, entre doctrinaires post marxistes et « gestionnaires » capitalistes, entre africanistes et tenants d’une ligne « multiraciale ». Un conflit de génération oppose également la vieille garde composée de « black englishmen», aux jeunes loups prônant une libération raciale, comme au Zimbabwe. Ces derniers ont pour leader Julius Malema, un jeune activiste d’ethnie Pedi[2] qui vient d’apporter son soutien aux mineurs grévistes et qui sait que ses propositions radicales comme la nationalisation des mines ou la saisie des fermes appartenant aux Blancs sont partagées par la grande majorité des Noirs. Exclu de l’ANC, Julius Malema compte sur la multiplication des grèves insurrectionnelles pour mettre en difficulté le président Zuma qui est soutenu par le NUM, le puissant syndicat des mines très majoritairement zulu. C’est d’ailleurs pour l’affaiblir qu’a été fondé l’AMCU, cette scission extrémiste du NUM qui a lancé la grève de Marikana. La condition économique et sociale du pays se détériorant avec une inexorable régularité, l’extrémisme noir a de beaux jours devant lui.
Nelson Mandela et ses successeurs ont donc transformé un pays qui fut un temps une excroissance de l’Europe à l’extrémité australe du continent africain, en un Etat du « tiers-monde » dérivant dans un océan de pénuries, de corruption, de misère sociale et de violence. Cette réalité est encore en partie cachée grâce à un secteur ultraperformant mais de plus en plus réduit, dirigé par des Blancs qui n’attendent qu’une occasion pour aller exercer leurs talents en Australie ou au Canada.
Pouvait-il en être autrement avec une idéologie officielle reposant sur ce refus de la réalité qu’est le mythe de « nation arc-en-ciel », « miroir aux alouettes » destiné à la mièvrerie occidentale et qui a longtemps interdit de voir que l’Afrique du Sud ne constitue pas une Nation ? Il s’agit en effet d’une mosaïque de peuples juxtaposés dont les références culturelles sont étrangères les unes aux autres et dont les intérêts sont contradictoires.

Bernard Lugan
18/08/2012

[1] Voir à ce sujet mon livre Histoire de l’Afrique du Sud (2010) qu’il est possible de commander sur www.bernard-lugan.com
[2] Voir à ce sujet dans le numéro de juillet de l’Afrique Réelle, l’article intitulé « Julius Malema, l’épine dans le pied de Jacob Zuma ».

mardi 7 août 2012

L'Afrique Réelle N°32 - Août 2012


























Sommaire :

Acutalité :
Mayotte : une nouvelle Région Ultrapériphérique de l'Europe

Dossier : La région interlacustre
- Une région à la forte personnalité
- La géopolitique de la région interlacustre
- La nouvelle guerre du Kivu

Conférence : 
Les conflits de la zone saharo-sahélienne

Histoire :
Algérie : Comment l'Armée des frontières a pris le pouvoir en 1962

Editorial de Bernard Lugan :

Le continent africain connaît actuellement une situation particulièrement agitée avec trois principaux points chauds : Libye, Mali et RDC. Le président tchadien Idriss Déby Itno avait mis en garde Nicolas Sarkozy, ce dernier s’apprêtant à déclencher une intervention militaire contre le régime du colonel Kadhafi. Il ne fut hélas pas écouté. Aujourd’hui, son analyse de la situation libyenne tombe comme un couperet : « Quand je regarde l’état actuel de la Libye, où chaque localité est gouvernée sur une base tribale par des milices surarmées ou par ce qu’il reste des forces fidèles à Kadhafi, notamment aux frontières sud et ouest, ma crainte a un nom : la somalisation ». Entretien à Jeune Afrique, 15 juillet 2012.
Au sujet du Mali, j’écrivais dans mon éditorial du mois de juillet dernier : « II n’existe pas d’autre solution que locale et passant par un appui direct donné aux Touaregs, seuls capables de lutter contre les bandes islamistes en zone désertique. En échange d’une telle aide, il leur serait demandé de renoncer à leur idée d’indépendance au profit d’une très large autonomie ».
Le président Déby qui partage la même analyse fait des recommandations pleines de bon sens : « Il faut sauver les Touaregs du MNLA avec qui on peut discuter et qui sont en train de se faire engloutir par les islamistes, et négocier avec eux une sortie de crise qui ne soit pas une partition du Mali. Et il faut combattre les terroristes avec une force suffisamment dissuasive ». Entretien à Jeune Afrique, 15 juillet 2012.
En RDC, le coeur du problème est que le président Kabila semble s’être décidé à reprendre le contrôle de la partie est de son immense pays devenue un quasi protectorat rwandais depuis 1996. C’est pour l’en empêcher que le Rwanda a instrumentalisé le M23, milice tutsi locale dirigée par le « général » Bosco Ntaganda, un criminel selon la Cour pénale internationale (CPI), et par le colonel Sultani Makenga.
Longtemps paralysé par Kigali qui jouait avec habileté la « carte génocidaire », le président congolais est aujourd’hui plus libre de ses mouvements, les inconditionnels alliés américains du président Kagamé semblant en effet moins bien disposés à son égard en raison de sa politique au Kivu. Washington vient même de supprimer des crédits destinés à la création d’une école d’officiers.
Le problème pour le Rwanda est qu’il ne peut pas renoncer à l’est de la RDC car sa prospérité est bâtie sur le pillage de ses richesses. Les options sont au nombre de trois :

1) Le Rwanda continue à piller la RDC. Il se met alors à dos son protecteur américain et se retrouve isolé.
2) Il tente de neutraliser d’une manière ou d’une autre le président Kabila.
3) Il propose de partager les richesses de l’est de la RDC avec Kinshasa en échange du rétablissement théorique de la souveraineté congolaise sur la région. Cette option pourrait être acceptée par le président Kabila mais l’opinion congolaise et l’opposition qui détestent les Tutsi la refusent.

Les crises ne sont pas limitées à la Libye, au Mali et à la RDC puisque des incidents ethniques continuels se produisent dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, notamment dans la région de Duékoué entre indigènes Guéré et immigrés malinké. De graves évènements se produisent aussi plus au sud, près de la frontière avec le Liberia où la situation ne cesse de se dégrader.
Les tensions sont également incessantes dans le nord du Nigeria où les chrétiens sont les victimes d’attentats de plus en plus nombreux, entre les deux Soudan (voir le dossier de l’Afrique Réelle de mai 2012) et au Darfour.

jeudi 19 juillet 2012

La guerre du Kivu

La guerre a repris dans le Kivu au mois de mars 2012 quand le « général » Bosco Ntaganda que la Cour pénale internationale (CPI) considère comme un criminel s’est mutiné. Ce Tutsi congolais ancien de l’armée rwandaise a ensuite été rejoint par un autre Tutsi congolais, le colonel Sultani Makenga dans le M23 (Mouvement du 23 mars). Le tout sous le regard impuissant des Casques bleus de la Monusco.

Le fond du problème est que le président Kabila a décidé de rétablir l’autorité de l’Etat sur l’est du Congo passé de fait sous protectorat rwandais. Or, pour cela, il doit pouvoir s’appuyer sur une armée qui n’existe pas, les FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo) n’étant qu’une juxtaposition de milices ethno régionales dont celle de l’ancien CNDP (Congrès national pour la défense du peuple), mouvement composé de Tutsi congolais intégré dans l’armée nationale en 2009. Avec près de 5000 hommes bien entraînés et combatifs, elle constitue une armée dans l’armée. Aussi, quand Kinshasa décida de muter ces militaires tutsi ailleurs que dans le Kivu, certains se sont révoltés cependant que leurs frères, restés dans l’armée constituaient leur cordon de sécurité, pour ne pas parler de « 5e colonne ».
Le brassage ethno régional de l’armée financé par la communauté internationale a donc totalement échoué car il a buté sur les incontournables réalités ethniques régionales.

La solution de la question récurrente du Kivu se trouve cependant au Rwanda où le problème se pose autour de trois évidences:

1) Isolé sur ses hautes terres surpeuplées, le Rwanda va droit au collapsus si, d’une manière ou d’une autre, il ne déborde pas vers les régions vides d’habitants du Kivu congolais.

2) Sans une ouverture vers le Kivu, le Rwanda qui est naturellement tourné vers l’océan indien, n’est que le cul de sac de l’Afrique de l’Est, la forêt de la cuvette congolaise formant une barrière naturelle, politique, ethnique, culturelle et linguistique (kiswahili oriental et lingala occidental).

3) L’indéniable réussite économique actuelle du Rwanda repose très largement sur le pillage des ressources de la RDC. Selon l’ONU, le Rwanda constituerait ainsi la plaque tournante du commerce illicite des pierres précieuses congolaises. Le trafic se fait à travers des sociétés écran et des coopératives minières qui donnent le label « Rwanda » aux productions congolaises, ce qui permet de les écouler sur le marché international en dépit de l’embargo.

Voilà les principales raisons pour lesquelles le Rwanda soutient les rébellions successives de la région du Kivu et épaule les Tutsi congolais. Hier, il agissait à travers le CNDP ; actuellement le relais de sa politique est le « général » Ntaganda qu’il aide en matériel et en hommes. Quand ce dernier aura cessé de lui être utile, Kigali le remplacera sans aucun état d’âme par un autre « général» tutsi congolais.

Bernard Lugan
19/07/2012

dimanche 15 juillet 2012

L'Afrique Réelle N°31 - Juillet 2012


























Sommaire :

Actualité :

- Mali : la revendication de l'Azawad est-elle réaliste ?
- Afrique du Sud : Julius Malema ou l'épine dans le pied de Jacob Zuma

Dossier : Les origines de l'islam sud-saharien

- Les débuts de l'islamisation
- Les jihads des XVIIIème - XIXème siècles

Controverse : Rwanda

- Autopsie d'une manoeuvre de désinformation à propos des prétendues "révélations" du journal Libération dans l'affaire dite des missiles Mistral
- Un document faussement attribué à l'ONU
- Un rapport de l'ONU signé par le général Dallaire montre que le FPR possédait des missiles sol-air, pas les FAR
- Hypothèses sur l'origine réelle du document publié par Libération et sur son utilisation 

Editorial de Bernard Lugan :

Le nord du Mali récolte aujourd’hui les fruits de cette erreur politique majeure que fut l’ingérence franco-otanienne dans la guerre civile libyenne. La descente aux enfers y a en effet commencé au mois de janvier 2012, quand, de retour de Libye, les Touaregs du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), culbutèrent l’armée malienne avant de proclamer l’indépendance de la région.

Profitant de l’aubaine, les islamistes d’Al Qaida et ses diverticules régionaux se joignirent au mouvement avec des objectifs totalement différents puisqu’ils prônent la création d’un califat transnational, rêvant de faire du Sahel un nouvel Afghanistan. Dans un premier temps ces groupes islamistes nouèrent des alliances de circonstance avec certaines fractions touaregs, ce qui leur permit d’étendre leur zone d’influence. Puis ils les doublèrent avant de les chasser de Tombouctou, de Gao et du fleuve Niger, les repoussant vers la frontière algérienne, dans le nord de la région de Kidal. Maîtres de Tombouctou, ils entreprirent d’y purifier l’islam en luttant contre le culte des saints considéré par eux comme une résurgence ou une survivance du paganisme, Allah, dieu unique qui mérite seul prière et invocation, interdisant de demander à d’autres ce qui ne relève que de Lui.
Face à cette situation, et comme je ne cesse de le dire depuis le début du conflit, il n’existe pas d’autre solution que locale et passant par un appui direct donné aux Touaregs, seuls capables de lutter en zone désertique contre les bandes islamistes. En échange d’une telle aide, il leur serait demandé de renoncer à leur idée d’indépendance au profit d’une véritable autonomie. Paradoxalement, la gravité de la situation pourrait déboucher sur un rapprochement entre le MNLA et ce qui reste d’armée malienne en dépit du lourd contentieux existant entre Touaregs et sudistes.

En Libye, nous avons détruit un régime certes fantasque, imprévisible, dictatorial et un temps terroriste, mais qui avait assuré la prospérité de la population, bloquait l’immigration africaine vers l’Europe et luttait efficacement contre les fondamentalistes. Sur le champ de ruines résultant de la guerre civile, l’hétéroclite coalition islamo-tribale curieusement baptisée « libérale »[1] par les médias et qui vient de l’emporter électoralement, va devoir reconstruire un Etat capable de régler trois problèmes urgents :

1) Mettre au pas les milices et constituer une armée au seul service de l’Etat.

2) Inventer une nouvelle organisation de l’Etat sous une forme très déconcentrée, avec une grande autonomie reconnue aux régions et aux villes, mais tout en ne favorisant pas le tribalisme et la partition.

3) Eviter que le pays soit réduit à une bande côtière coupée en deux blocs séparés par 1000 km de désert, avec une Tripolitaine regardant vers Tunis et une Cyrénaïque vers l’Egypte. La nouvelle Libye qui est plus « arabe » que sahélienne ne devra donc pas se désintéresser de ses prolongements sahariens. Si elle n'était tournée que vers son littoral et ses régions pétrolières, le sud du pays deviendrait en effet un sanctuaire pour Aqmi.
Les actuelles « autorités » ne contrôlant, et encore, que la ville de Tripoli, et la Cyrénaïque refusant d’obéir à leur pouvoir perçu comme tripolitain, la tâche qui attend les « libéraux » libyens apparaît comme titanesque.

[1] Ces « libéraux » viennent d’annoncer que la charia serait au coeur de la nouvelle constitution.

samedi 14 juillet 2012