jeudi 2 juillet 2020

Congo : les regrettables « regrets » du roi des Belges

Le mardi 30 juin 2020, pliant à son tour sous l’air du temps, le roi des Belges a présenté « ses plus profonds regrets pour les blessures infligées lors de la période coloniale belge au Congo ». Des « regrets » qui n’avaient pas lieu d’être. Pour au moins quatre  raisons principales : 

1) En 1885 quand fut internationalement reconnu l’État indépendant du Congo (EIC), les esclavagistes zanzibarites dépeuplaient tout l’est du pays. Ayant largement franchi le fleuve Congo, ils étaient présents le long de la Lualaba, de l’Uélé, dans le bassin de la Lomami, un des affluents majeurs du Congo, et ils avaient quasiment atteint la rivière Mongala.
Dans cette immense région, de 1890 à 1896, au péril de leur vie, de courageux belges menèrent la « campagne antiesclavagiste ». Au lieu de lassantes et injustifiables excuses, c’est tout au contraire la mémoire de ces hommes que le roi des Belges devrait célébrer. Parmi eux, les capitaines Francis Dhanis, Oscar Michaux, van Kerckhoven, Pierre Ponthier, Alphonse Jacques, Cyriaque Gillain, Louis Napoléon Chaltin, Nicolas Tobback et bien d’autres. Pour avoir voulu arracher les malheureux noirs aux esclavagistes musulmans venus de Zanzibar et de la péninsule arabe, Arthur Hodister et ses compagnons ainsi que le lieutenant Joseph Lippens et le sergent Henri De Bruyne furent massacrés. Les deux derniers eurent auparavant  les mains et les pieds coupés par les esclavagistes. Leurs statues vont-elles être déboulonnées ? Probablement, tant l’ethno-masochisme des Européens semble être sans limites.

2) Dans le Congo belge les services publics fonctionnaient et des voies de communication avaient été créées à partir du néant, tant pour ce qui était de la navigation fluviale, que des voies ferrées, des aérodromes ou des ports. Quant au réseau routier, il était exceptionnellement dense, des pistes parfaitement entretenues permettant de traverser le pays d’ouest en est et du nord au sud en toutes saisons. Après l’indépendance, ces voies de communication disparurent, littéralement « mangées » par la brousse ou la forêt.

3) La Belgique n’a pas pillé le Congo. Et pourtant, cette colonie fut une de celles dans lesquelles  les profits  furent les plus importants. Mais, à partir de 1908, les impôts payés par les consortiums et les privés furent en totalité investis sur place.  Le Congo belge pouvait donc subvenir à ses besoins, le plan de développement décennal ainsi que les investissements étant financés par les recettes locales tirées de l’impôt des grandes sociétés.

4) Parmi toutes les puissances coloniales, la Belgique fut la seule à avoir défini un plan cohérent de développement de sa colonie en partant d’une constatation qui était que tout devait y être fait à partir du néant. En matière d’éducation, la France et la Grande Bretagne saupoudrèrent leurs colonies d’Afrique sud-saharienne tandis que la Belgique choisit de procéder par étapes et de commencer par bien développer le primaire, puis le secondaire et enfin seulement le supérieur. Mais, pour que ce plan puisse être efficace, il lui fallait encore une certaine durée. Or, il fut interrompu par l’indépendance alors qu’il fallait à la Belgique au moins deux décennies supplémentaires pour le mener à son terme.

Alors, certes, il y eut une période sombre dans l’histoire de la colonisation belge, avec une politique d’exploitation fondée sur le travail forcé et dénoncée en 1899 par Joseph Conrad dans son livre « Au cœur des ténèbres ». Mais ce ne fut qu’une parenthèse de quelques années. A partir de 1908, le Congo rentra en effet dans l’Etat de droit et ses ressources ne servirent plus qu’à sa mise en valeur.
Voilà pourquoi, en plus d’être  regrettables, les « regrets » du roi des Belges sont une insulte à de grandes figures belges et à l’Histoire de son pays.

Pour en savoir plus, voir mon livre Histoire de l’Afrique des origines à nos jours, pp 552-555 et 701-715.

mercredi 1 juillet 2020

L'Afrique Réelle n°127 - Juillet 2020


























Sommaire

Actualité
- Sahel : la nouvelle donne
- Les Iles Eparses sont françaises

Dossier : La question de l’Ituri
- La terre et les hommes
- 25 ans de guerres ethniques

Histoire
Histoire de l'Afrique, nouvelle édition


Editorial de Bernard Lugan

Libye : négociation ou partition ?

En Libye où l’armée turque a repoussé les forces du maréchal Haftar et où le Caire a sommé Ankara ne de pas avancer vers Syrte, le conflit est-il inévitable ? Tout va dépendre des objectifs des principaux acteurs étrangers engagés sur le terrain.
Le 7 novembre 2019 (voir mon analyse du 5 janvier 2020), la Turquie s’est comportée en « Etat pirate» en signant avec le GUN, le Gouvernement d’Union Nationale installé à Tripoli, un accord redéfinissant les zones économiques exclusives (ZEE) des deux pays. Conclu en violation du droit maritime international et aux dépens de la Grèce et de Chypre, cet accord prétend tirer aussi artificiellement qu’illégalement, une frontière maritime turco-libyenne au milieu de la Méditerranée. La réalisation de cet accord passant par la survie du GUN, le 2 janvier 2020, le Parlement turc a voté l’envoi de forces combattantes en Libye. 
Misant à la fois sur l’habituelle lâcheté des Européens et sur les contradictions de l’OTAN, le président Erdogan avance ses pions sur le fil du rasoir, sachant qu’il bénéficie de la neutralité bienveillante des Etats-Unis dont la priorité est d’éviter l’installation d’une base russe en Cyrénaïque. Ce faisant, l’erratique administration américaine prend le risque de provoquer à la fois l’intervention militaire de l’Egypte, une rupture au sein de l’Otan et des tensions avec ses alliés saoudien, émiratis et israélien.
La Russie observe en silence. La Libye n’étant pas pour elle un objectif majeur, son intérêt n’est pas de se brouiller avec la Turquie au moment où cette dernière s’éloigne encore un peu plus  de l’OTAN et de l’UE. 
Ceci étant, deux questions se posent :
1) La Grèce, membre de l’OTAN et de l’UE, et Chypre, membre de l’UE, peuvent-elles accepter le chantage turc et ont-elles les moyens de s’y opposer? 
2) L’UE se livrera-t-elle pieds et poings liés à la Turquie en laissant à cette dernière le contrôle de deux des principaux robinets de son approvisionnement en gaz, à savoir l’EastMed et le Turkstream? 

En dépit des déclarations martiales, tôt ou tard la négociation reprendra. Lors de la conférence de Berlin au mois de janvier  dernier, le partage du pouvoir sur des bases très fédérales avait quasiment été acté, mais les négociations avaient finalement buté sur la place à accorder au maréchal Haftar. Or, celui-ci est désormais hors-jeu... Tout plan de paix débouchera ensuite sur des élections, et comme tous les protagonistes sont décrédibilisés, le seul capable d’être à la fois soutenu par un électorat en Tripolitaine et en Cyrénaïque semble être Seif-al-Islam, le fils du colonel Kadhafi sur lequel pèse un mandat d’arrêt international… 
Le président Déby dont les opposants sont installés au Fezzan suit avec intérêt l’évolution de la situation en Libye car  les forces Misrata-GUN-Turquie ayant actuellement l’avantage, les tribus du Fezzan vont donc se rallier à elles. La prise de contrôle du Fezzan par le GUN aurait des conséquences sur Barkane car la Turquie pourrait alors aider directement les groupes terroristes sahéliens… L’Otan est décidemment une grande famille…

dimanche 21 juin 2020

Histoire de l'Afrique (2e édition)






















Aboutissement de plus de quarante années de recherches à travers le continent africain, ce livre n’a aucun équivalent, tant dans le monde francophone qu’anglophone.
Pour la première fois, une histoire globale faite par un seul auteur, ce qui lui donne son homogénéité, rassemble les Afriques nord et sud-saharienne, déroulant la longue durée du continent, de – 10 000 ans à 2020.
Changements climatiques déterminant la mise en place des populations et la naissance des sociétés étatiques, au premier rang desquelles l’Égypte des pharaons ; conquête arabo-musulmane ; empires et royaumes précoloniaux ; grandes découvertes ; traites esclavagistes, européenne et musulmane ; colonisation ; décolonisation ; guerre froide ; démocratisation ; réveil de la tectonique ethnique… L’histoire des peuples africains est une succession de chocs violents entre des modèles extérieurs et des constantes identitaires locales qui ont su résister au temps, telle l’opposition entre pasteurs et agriculteurs qui explique nombre de conflits actuels.

Inscrites dans la longue durée, les crises de la bande saharo-sahélienne, de la Libye, de l’Afrique du Sud, de la Somalie, de la région du Kivu et de l’Ituri, etc., deviennent enfin intelligibles au lecteur, lequel s’élèvera ici bien au-dessus des stéréotypes idéologiques ressassés par tant d’africanistes francophones contemporains pour accéder à la vérité profonde de l’Afrique.

Cette re-édition est refondue en profondeur pour tenir compte des nouvelles découvertes, tant dans le domaine des origines de l'homme que dans celui des grandes évolutions de l'historiographie et des évènements  intervenus depuis la première édition de 2008.

- 1160 pages, 
- 200 cartes et planches dont une quarantaine de cartes en couleur.
Disponible en librairie et sur Amazon .
Disponible à l'Afrique Réelle avec envoi par colissimo :

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Histoire de l'Afrique

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jeudi 11 juin 2020

Sahel : entre jihadisme universaliste et jihadisme ethnique

(Cette analyse peut être reprise à la condition d’en citer la source)

L’attaque dans la nuit de mercredi 10 à jeudi 11 juin d’un poste frontière entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, est la première action jihadiste visant la Côte d’Ivoire depuis les attentats de Grand Bassam en 2016. Elle s’inscrit dans le cadre de la lutte à mort opposant l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara) à AQMI (Al-Quaïda pour le Maghreb islamique).

Dans la partie ouest du Sahel, le jihadisme a en effet éclaté en deux grands courants qui, désormais, se combattent :
- L’un, celui de l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara), est rattaché à Daech et il a pour objectif la création dans toute la BSS (Bande sahélo-saharienne), d’un vaste califat trans-ethnique remplaçant les actuels Etats. Son chef, Adnane Abou Walid al-Saharaoui est un arabe Réguibat, ancien cadre du Polisario.
- L’autre, celui d’Aqmi (Al-Quaïda pour le Maghreb islamique), est l’émanation de larges fractions de deux grands peuples, les Touareg et les Peul, dont les chefs locaux, le Touareg Iyad Ag Ghali et le Peul Ahmadou Koufa, ne prônent pas la destruction des actuels Etats sahéliens.

Les revendications des Touareg de l’Azawad n’étant pas celles des Peul du Macina, du Soum ou du Liptako, c’était donc tout à fait artificiellement que leurs combattants s’étaient réunis sous la bannière d’Al-Qaïda qui, tout comme Daech, revendique le califat, donc la destruction des Etats sahéliens.
Cette artificialité a fini par aboutir à une fracture entre l’Algérien Abdelmalek Droukdal, chef d’Al-Qaïda pour toute l’Afrique du Nord et la BSS, et les deux principaux chefs ethno-islamistes régionaux, à savoir Iyad Ag Ghali et Ahmadou Koufa. Ces deux derniers qui détiennent une partie des clés du conflit, négocient actuellement avec Bamako. Iyad Ag Ghali sous les auspices de son parrain algérien inquiet de la progression régionale de Daech ; Ahmadou Koufa sous celles de son mentor, l’imam Dicko.

Comme je l’explique dans mon communiqué en date du 6 juin, Abdelmalek Droukdal qui était opposé à ces négociations, avait décidé de restaurer son autorité sur  Iyad Ag Ghali et Ahmadou Koufa. Or, sa tentative de torpiller de futurs accords de paix qui sont actuellement l’objet de fines et plus que complexes discussions, a été très mal vue à Alger. D’autant plus que, depuis quelques semaines, le président Tebboune a tiré de leur état de « demi-soldes » certains des anciens du DRS, vrais « connaisseurs » du dossier, qui avaient été écartés par le général Gaïd Salah et le clan Bouteflika.

La mort d’Abdelmalek Droukdal et de trois de  ses commandants locaux, à savoir Sidi Mohamed Hame,  Abou Loqman alias Taoufik Chaib et Ag Baye Elkheir, le 3 juin, à Talahandak, dans le cercle de Tessalit au Mali, à quelques kilomètres de la frontière algérienne, achève donc de rendre leur liberté à Iyad Ag Ghali et à Ahmadou Koufa.

Enfin, comme les « émirs algériens » qui ont longtemps  dirigé Al-Qaïda dans la BSS ont été tués les-uns après les autres, l’élimination d’Abdelmalek Droukdal marque la fin d’une période. Désormais, Al- Qaïda dans la BSS n’est plus dirigé par des étrangers, par des « Arabes », par des Algériens, mais par des « régionaux » qui ont une approche politique régionale et dont les revendications sont d’abord des résurgences enracinées dans leurs peuples, comme je le montre dans mon livre Les guerres du Sahel des origines à nos jours. Depuis des années, j’écris ainsi que les composantes locales d’Aqmi se servent de l’islam comme paravent de revendications d’abord ethno-politiques, ce qui se vérifie actuellement sous nos yeux.

Nous sommes donc, et une fois encore, face au retour, sous une forme « modernisée », de la grande réalité africaine qui est l’ethnie. S’il en était encore besoin, ces évènements montrent en effet que, certes, l’ethnie n’explique évidemment pas tout… mais que rien ne s’explique sans elle...

Reste donc Daech, dont la destruction dans la BSS ne pourra se faire qu’en :
1) Opposant sa direction allogène, dont le « marocain » Adnane Abou Walid al-Saharaoui,  à ses troupes authigènes.
2) Exacerbant les contradictions entre les revendications de ses diverses composantes ethniques, tribales et claniques.
3) Empêchant notre « loyal allié » Turc au sein de l’OTAN de ravitailler les combattants de Daech. Mais, si la déroute du maréchal Haftar se poursuivait et si ses troupes perdaient le contrôle du Fezzan comme cela semble être en cours, alors...

Bernard Lugan

samedi 6 juin 2020

Les véritables raisons de la mort d’Abdelmalek Droukdal

Abdelmalek Droukdal, le chef d’Al-Quaïda pour toute l’Afrique du Nord et pour la bande sahélienne, l’homme le plus recherché d’Algérie depuis deux décennies, a quitté son sanctuaire de Kabylie avec son état-major pour rejoindre le nord du Mali où l’armée française l’a abattu. Il a été « neutralisé » dans la région de Tessalit, en territoire touareg, ce qui  a son importance.

Deux questions se posent :
1) Pourquoi a-t-il pris ce risque ?
2) Pourquoi était-il devenu gênant pour les Algériens qui ne pouvaient pas ne pas savoir qu’il avait « bougé » ?

1) Depuis plusieurs semaines, des groupes jihadistes aux obédiences diverses et mouvantes se combattent dans la BSS (Bande sahélo-saharienne). Un conflit ouvert y a même éclaté entre l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara), rattaché à Daech, et les groupes se réclamant de la mouvance Al-Qaïda, l’EIGS accusant ces derniers de trahison.
De fait, les deux principaux chefs ethno-régionaux de la nébuleuse Al-Qaïda, à savoir le Touareg ifora Iyad Ag Ghali et le Peul Ahmadou Koufa, chef de la Katiba Macina, négocient actuellement avec Bamako. 

2) L’Algérie est inquiète de voir que Daech se rapproche dangereusement de ses frontières. Or, comme elle considère le nord de la BSS comme son arrière-cour, elle y a donc toujours « parrainé » les accords de paix. Son homme sur zone est Iyad ag Ghali dont la famille vit en Algérie où il a une maison. Politiquement il présente quatre avantages :
- Il est touareg ifora.
- Il est musulman « fondamentaliste ».
- En plus du soutien touareg, il dispose d’une base de popularité à Bamako avec les fidèles de l’imam Mahmoud Dicko.
- Et surtout, il est contre l’éclatement du Mali, priorité pour l’Algérie qui ne veut pas d’un Azawad indépendant qui serait un phare pour ses propres Touareg.

La négociation qui se déroule actuellement « discrètement » a pour but de régler deux conflits différents et qui, contrairement à ce qui est trop souvent écrit, ne sont pas à racine islamiste. Il s’agit en effet comme je le montre dans mon livre Les Guerres du Sahel des origines à nos jours, de conflits inscrits dans la nuit des temps, des résurgences ethno-historico-politiques aujourd’hui abritées derrière le paravent islamique. Ces deux conflits qui ont chacun leur propre dynamique sont :
- Celui du Soum-Macina-Liptako, qui est porté par les Peul, d’où l’importance d’Ahmadou Koufa.
- Celui du nord Mali, qui est l’actualisation de la traditionnelle contestation touareg, d’où l’importance d’Iyad ag Ghali.

Or,  Abdelmalek Droukdal qui était opposé à ces négociations, avait décidé ou bien avait été « persuadé » de se rendre sur zone, peut-être pour rétablir un modus vivendi avec Daech. Mais, surtout, pour reprendre en main et imposer son autorité, à la fois à Ahmadou Koufa et à Iyad ag Ghali.

Il était donc l’obstacle au plan de paix régional visant à isoler les groupes de Daech afin de régler à la fois le problème touareg malien et le problème peul couvrant le sud du Mali ainsi que le nord du Burkina Faso. Voilà pourquoi il est mort.

La stratégie du saucissonnage des groupes terroristes a donc réussi. Elle prouve deux choses :

1) L’Algérie est rentrée dans le conflit.
2) Les militaires français qui ont mené l’opération ont appliqué la maxime de Kipling qui est que « Le loup afghan se chasse avec le lévrier d’Afghanistan ». En d’autres termes, et je ne cesse de le dire depuis le début du conflit,  une connaissance fine des populations concernées est indispensable 

Si la stratégie actuelle était couronnée de succès, le retour dans le jeu politique des Touareg ralliés au leadership d’Iyad ag Ghali,  et de ceux des Peul suivant Ahmadou Koufa, permettrait  de concentrer tous les moyens sur l’EIGS, avec un glissement  des opérations vers l’est de la boucle du Niger et de la BSS.

Le problème va désormais être de savoir si le Fezzan Libyen échappe au général Haftar (voir mon communiqué du 28 mai 2020). Si tel était le cas, la Turquie, notre « bon » et « loyal » allié au sein de l’OTAN, aurait donc un couloir direct permettant à ses services d’aider les combattants de l’EIGS. Il serait alors impératif de reprendre le contrôle physique de la région de Madama afin d’éviter un réensemencement du terrorisme via la Libye.

Bernard Lugan

lundi 1 juin 2020

L'Afrique Réelle n°126 - Juin 2020


























Sommaire :
  
Economie :
L’Algérie dans la nasse

Dossier : L’espace swahili, un futur foyer jihadiste ?
- L’origine des Swahili
- Le rôle des Arabes dans la naissance de la civilisation swahili
- Le Mozambique, un foyer jihadiste swahili ?

Débat :
Afrique : la question de l’Etat

Histoire :
La guerre d'Algérie : une guerre sainte


Editorial de Bernard Lugan

De tous les mensonges faits à l'Afrique, celui qui prétend lui faire croire qu'il n'y a pas de développement  sans démocratie est celui qui y a provoqué les plus grandes catastrophes. 
Ce diktat impose en effet un système politique fondé sur l’individu à des sociétés communautaires, avec pour résultat  une ethno-mathématique électorale garantissant le pouvoir aux peuples les plus nombreux. D'où un désordre permanent. 
Le développement de l’Afrique demeurera donc une chimère tant que la question de l’Etat n’y sera pas résolue.

Dans les Afriques où la criante nécessité d’Etats forts est une évidence, l’impératif démocratique décrété à la Baule par le président François Mitterrand le 20 juin 1990 a eu des conséquences désastreuses. Le multipartisme y a en effet affaibli des Etats en gestation et réveillé les luttes de pouvoir à travers des partis qui ne sont, dans leur immense majorité, que des habillages ethniques. 

C’est pourquoi les Afriques doivent :
1) Reprendre au plus vite ce « raccourci autoritaire » qui traumatise tant les démocrates européens, mais qui, seul, est susceptible de provoquer une coagulation nationale. 
2) Répudier le système électoral fondé sur le destructeur principe de « un homme une voix ». Donnant automatiquement le pouvoir aux peuples les plus nombreux, il fait donc des membres des ethnies minoritaires des citoyens de seconde zone ; d’où d’incessantes guerres civiles.
3) Réfléchir à des modes électoraux communautaires et non plus individuels. 

En un mot, les Africains doivent se décoloniser mentalement pour revenir à la culture du chef en laissant celle du consensus mou aux donneurs de leçons européens. Leur salut en dépend. Tout le reste n’est que nuées européocentrées. A commencer par le mythe du développement[1].

Autrement, l’Afrique restera un continent-mendiant vivant de la charité internationale et des remises de dette. Compte tenu du contexte économique mondial, pourra-t-elle d’ailleurs continuer à recevoir année après année, ces sommes colossales versées par les pays dits « riches » au titre de l'APD (Aide pour le Développement) ?
Pour mémoire, de 1960 à 2018, le continent a reçu en dons, au seul titre de l'APD, près de 2000 milliards de dollars (pour une dette d’environ 400 milliards de dollars dont entre 180 et 200 milliards de dollars de dette chinoise), soit en moyenne 35 milliards de dollars par an, c’est-à-dire plusieurs dizaines de fois plus que l’Europe du lendemain de la guerre avec le plan Marshall. 

Or, ces prêts, ces allègements de dette, ces aides et ces dons n’ont servi à rien car, en plus de sa suicidaire démographie, le continent est paralysé par son immobilisme. 
En effet, en dehors du don de la nature constitué par le pétrole et les minerais contenus dans son sous-sol, l’Afrique ne produit rien. 
Sa part de la valeur ajoutée mondiale dans l’industrie manufacturière est en effet de moins de 2% dont les 9/10e sont réalisés par deux pays sur 52, l’Afrique du Sud et l’Egypte…

[1] Voir à ce sujet mon livre Osons dire la vérité à l’Afrique.

jeudi 28 mai 2020

Libye : fin de partie pour le maréchal Haftar ?


Le maréchal Haftar n’a pas réussi à prendre Tripoli et cela, en dépit de ses annonces de victoire et des aides massives reçues de l’Egypte et des Emirats arabes unis.  Ces dernières semaines, il a également subi de sérieux revers militaires en perdant la position stratégique de Gharyan et la base aérienne de Watiya en Tripolitaine.

Il y a quatre raisons à ces échecs :

1) Le maréchal Haftar ne dispose pas d’infanterie, ses seuls véritables combattants au sol étant des mercenaires, essentiellement soudanais, appuyés par des contractants russes de faible valeur militaire. Ces derniers viennent de se replier du front de Tripoli après avoir subi des pertes sérieuses face aux forces spéciales turques.
2) Les milices de Zintan dont il espérait le soutien se sont ralliées aux turco-tripolitains.
3) L’intervention militaire de la Turquie a renversé le rapport de forces au profit du GNA (Gouvernement d’Union Nationale) de Tripoli.
4) La Russie qui n’a jamais engagé son armée considère qu’il n’est plus l’homme de la  situation.

Quatre questions se posent donc :
Quelle est la ligne rouge tracée à la Turquie par la Russie ?
- Qui pour succéder au maréchal Haftar à Benghazi ?
- Quelle solution politique est-elle possible ?
- Quelles conséquences pour le président Déby dont les opposants sont installés au Fezzan ?

La suite de cette analyse est réservée aux abonnés à l'Afrique Réelle. Pour la recevoir par courriel, vous devez être abonné. 

dimanche 17 mai 2020

L’arrestation de Félicien Kabuga, ou quand les médias rajoutent un chapitre à la fausse histoire du génocide du Rwanda

Félicien Kabuga qui vient d’être arrêté en France est présenté comme étant à la fois le financier de l’Akazu, une cellule familiale qui aurait préparé le génocide, et le fondateur des Interahamwe, milice associée au génocide des Tutsi et des Hutu alliés au FPR du général Kagamé, les « Hutu modérés » des médias. Or, l’Akazu n’a jamais existé et Félicien Kabuga n’a pas fondé les Interahamwe.

1) L’Akazu n’a jamais existé

Devant le TPIR, le Procureur a échoué à convaincre les juges « au-delà de tout doute possible », que :
- le génocide du Rwanda avait été planifié au sein de l’Akazu, une prétendue cellule familiale postulée avoir été financée par Félicien Kabuga et dirigée par Protais Zigiranyirazo, beau-frère du président Habyarimana,
-que le maître-d’œuvre de cette opération criminelle était le colonel Théoneste Bagosora, qu’il présentait comme le« cerveau du génocide ».

Considérant que le Procureur n’avait « pas établi le bien-fondé de sa thèse » , dans leur jugement du 18 décembre 2008, tout en le condamnant pour n’avoir pas su contrôler ses prétendus subordonnés, les juges acquittèrent le colonel Bagosora du principal chef d’accusation, l’ « entente en vue de commettre un génocide ». Celui qui avait été présenté comme le « cerveau » du génocide n’avait donc pas programmé ce dernier…
Puis, le 16 novembre 2009, la Chambre d’appel du TPIR acquitta Protais Zigiranyirazo, le chef du prétendu Akazu. Il était d’ailleurs difficile de faire autrement car la Défense avait démontré que l’Akazu n’avait jamais existé puisqu’il s’agissait d’une invention de l’opposition au président Habyarimana…Les deux « inventeurs » vinrent même témoigner devant le TPIR pour expliquer toute l’affaire (voir à ce sujet mes publications citées en fin de communiqué).
Et pourtant, dans la plus totale ignorance du dossier, les médias osent écrire que Félicien Kabuga était le financier d’un Akazu fantasmé...
2) Félicien Kabuga n’a pas fondé les Interahamwe
Dans le contexte de pré-guerre civile qui ensanglantait le Rwanda des années 1992-1994, tous les partis politiques se dotèrent de milices. Tous, y compris le PSD (Parti social-démocrate), un parti très largement tutsi dont la milice était les Abakombozi (Libérateurs). 
Chronologiquement, la  première de ces milices, les Inkuba (Foudre) fut fondée par le MDR (Mouvement démocratique républicain)  un parti hutu à dominante sudiste qui combattait le régime du président Habyarimana.
En réaction, à la création des Inkuba, le parti présidentiel, le MRND (D) (Mouvement révolutionnaire national pour le développement et la démocratie), se dota des Interahamwe (Ceux qui vont ensemble).
Cette milice fut fondée par un Tutsi nommé Anastase Gasana. Membre du MRND (D), ce dernier adhéra ensuite au MDR et devint conseiller du premier ministre (MDR) Nsengiyaremye avant d’être nommé Ministre des Affaires étrangères du gouvernement d’Agathe Uwilingiyimana, un gouvernement d’opposition au président Habyarimana. Anastase Gasana rallia ensuite le FPR et il devint même ministre dans le premier gouvernement  constitué  au mois de juillet 1994, après la victoire militaire du général Kagamé.  

Ainsi donc, le fondateur des Interahamwe, ces « tueurs de Tutsi », était lui-même Tutsi…et il fit une brillante carrière ministérielle sous le régime tutsi victorieux... Pour mémoire, le co-fondateur de ces mêmes Interahamwe, Eric Karagezi était également Tutsi (TPIR-2001-73-T, lundi 6 mars 2006,  Des Forges, page 31). Quant à la milice elle-même, elle était dirigée par un autre Tutsi, Robert Kajuga...
Il est donc pour le moins insolite de constater que tant de  Tutsi aient pu avoir de tels rôles essentiels dans la création, l’organisation et le fonctionnement d’une milice présentée comme ayant préparé et commis le génocide des Tutsi…

Le FPR avait également infiltré nombre de ses membres au sein des Interahamwe. Devant le TPIR les noms et les pseudonymes de plusieurs d’entre eux ont été cités. Dans la période qui précéda le génocide, donc avant le 6 avril 1994, leur mission était double :
- provoquer le chaos afin de déstabiliser politiquement le régime Habyarimana,
- discréditer les partisans de ce dernier aux yeux de l’opinion internationale en faisant porter sur eux la responsabilité des violences qui secouaient alors le pays.

Devant le TPIR, l’ancien Premier ministre Jean Kambanda a déclaré à ce propos sous serment que:

« (…) les Interahamwe (…) étaient commandés à partir du siège de l’état-major du FPR. Sur les cinq dirigeants des Interahamwe au niveau national, je parle du Président, du premier et du deuxième vice-président et de deux trésoriers, trois sur cinq avaient été officiellement recrutés et injectés dans la direction des Interahamwe par le FPR dans sa tactique d’infiltration » (TPIR-98-41-T  Kambanda, 20 novembre 2006, p.69).

Voilà qui illustre une fois encore  la fausse histoire du génocide du Rwanda « pieusement », et hélas, parfois même servilement, récitée par les médias qui parlent et écrivent sans savoir, se contentant de recopier les notes  distribuées par les  services du général Kagamé.

On se reportera à ce sujet à mon livre Rwanda: un génocide en questions et mes Dix ans d'expertises devant le TPIR

mercredi 6 mai 2020

Le COVID-19 révélateur du naufrage structurel de l’Afrique

L’Afrique qui sombre économiquement, socialement et politiquement accuse le Covid-19 d’être la cause de son naufrage alors qu’avec « seulement » 47581 cas et 1862 décès pour 1 milliard 400 millions d’habitants  au 5 mai 2020 (OMS), elle était humainement épargnée.
Il importe d’être très clair : aucun des maux actuels de l’Afrique n’a été provoqué par le virus, leur origine se trouvant dans la crise structurelle qui secoue le continent depuis la décennie des indépendances. Le Covid-19 en est le révélateur et l’accélérateur, pas la cause. Mais la pandémie est utilisée comme prétexte par les dirigeants africains pour gommer leurs responsabilités ou même pour s’en exonérer.

Car enfin :

1) Le Covid-19 n’est pas responsable de la suicidaire démographie africaine.

Une démographie qui, avec 50 millions de naissances annuelles, annihile toute possibilité de « développement ».

2) Le Covid-19 n’est pas la cause de la pauvreté abyssale de l’Afrique.

En 2000, vingt ans donc avant le Covid-19, les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) adoptés par 189 Etats, actèrent qu’aucun recul de la pauvreté africaine ne pouvait être envisagé sans un minimum de croissance annuelle de 7% soutenue durant plusieurs années. Or, année après année, il a manqué à l’Afrique entre 3 et 4% de croissance pour atteindre cet objectif. Résultat, loin de se combler, et en dépit des sommes colossales déversées par les pays « riches », la pauvreté africaine a continué à augmenter. Le Covid-19  n’y est  pour rien.

3) Le Covid-19 n’est pas à l’origine de la non-diversification des économies africaines

Les variations du prix des matières premières sont cycliques. Leur actuelle baisse a débuté plusieurs années avant le Covid-19  et elle a des conséquences telluriques pour des pays comme l’Algérie ou le Nigeria qui en tirent jusqu’à 98% de leurs recettes. Mais une fois encore, nous ne sommes pas face à une nouveauté, l’Afrique ayant déjà plusieurs fois subi ce phénomène. Or, quand les cours connaissaient des cycles hauts, les pays africains dépensèrent sans compter. Aujourd’hui, confrontés à un cycle baissier, ils sont incapables de faire face à leurs échéances. Les voilà donc contraints de s’endetter pour simplement acheter la paix sociale et tenter d’éviter la révolution.  Le Covid-19 n’est responsable, ni de leur manque d’anticipation, ni de leur imprévoyance.

4) Le Covid-19 n’a pas provoqué la faiblesse des IED (Investissements étrangers directs) en Afrique.

En mai 2018, deux ans avant le Covid-19, la BAD (Banque africaine de développement) soulignait que pour les seuls investissements dans les infrastructures essentielles, l’Afrique avait besoin annuellement de 170 milliards de dollars d’IED (Investissements étrangers directs).  Or, au total de tous ses postes, elle n’en reçut cette année-là que 60 mds sur les 2000 milliards (mds) de dollars d’IED mondiaux (Banque mondiale). L’Afrique, dans l’ensemble de la globalité de ses 54 pays et de son 1,2 milliard d’habitants a donc reçu presque autant d’IED que Singapour (61,6 mds pour 6 millions d’habitants), et moins que l’Irlande (79,2 mds pour 5 millions d’habitants)… Le Covid-19 n’est évidemment pas responsable de ce désintérêt des investisseurs.

Quant aux questions relevant de l’ethno-politique, de la « mauvaise gouvernance » ou encore de la corruption, elles n’ont pas non plus été créées par le Covid-19.
Comme ses problèmes structurels sont et seront aggravés par les conséquences mondiales de la pandémie, l’Afrique va donc s’enfoncer encore davantage dans le néant. Les pays « riches » et en crise, vont alors généreusement voler à son secours au moyen d’aides d’urgence, d’annulations de dettes et de nouveaux budgets de « développement ». Ces cache-misère ne régleront rien. Pire, ils infantiliseront encore davantage les Africains tout en ne faisant que reculer le moment de l’inévitable collapsus. L’autopsie permettra alors de constater que les Diafoirus des ONG, les architectes du « développement », les tendeurs de sébiles et les bonnes âmes auront tué l’Afrique. Mais il sera trop tard…

Voilà pourquoi, et comme je l’explique dans mon livre Osons dire la vérité à l’Afrique, il est maintenant vital de changer de paradigme. Celui de la victimisation avec la rente victimaire (« le développement » en langage politiquement correct) qui est son corollaire, est à bout de souffle. De plus, il interdit de décrire la réalité au risque de se voir qualifié d’ « afro-pessimiste » et traité de « raciste ». Or, à mauvais diagnostic, mauvais traitement.

Et pourtant, le remède existe. Mais il passe par l’abandon des Nuées, le retour au réel, le rejet de l’universalisme et avant tout par l’acceptation de la notion de différence. Car, comme le disait le maréchal Lyautey, l’Afrique est « autre ». Et c’est parce qu’elle est « autre », que nos modèles élaborés au XVIIIe siècle dans les loges et les cabinets philosophiques lui sont aussi peu adaptés qu’un greffon de prune sur porte-greffe qui serait un palmier...

jeudi 30 avril 2020

L'Afrique Réelle n°125 - Mai 2020


























Sommaire

Dossier : Qui sont les jihadistes sahéliens ?
- Sahel : jihadisme ou banditisme jihadisé ?
- Au nord, des trafics abrités derrière le paravent islamique
- Macina-Soum-Liptako, des causes d’abord endogènes
- La région des « quatre frontières », front oriental du Sahel


Editorial de Bernard Lugan

Sahel : et si le développement provoquait la guerre ?

Les conflits du Sahel central ne sont pas une conséquence de la raréfaction des ressources alimentaires puisque, entre 1999 et 2016, la production céréalière y a été multipliée par trois. Parallèlement, le terrorisme a embrasé la région. Pourquoi ?

Si les ressources alimentaires ont été multipliées par trois, c’est parce que les surfaces cultivées ont augmenté de 25%. Un résultat essentiellement obtenu par la mise en culture de pâturages. Donc aux dépens des pasteurs. Sur leurs anciens terrains de parcours, les Peul ont ainsi vu s’installer des colons allochtones dont, avant la colonisation, ils razziaient les ancêtres. Leur mode d’existence étant menacé, ils se sont tournés vers les jihadistes. 
Plus généralement, si nous regardons les microphénomènes, et non plus les seuls macrophénomènes, nous constatons que ce n’est pas tant autour des anciens points d’eau qu’ont lieu les affrontements, mais autour des nouveaux puits creusés par les ONG et des surfaces d’irrigation subventionnées par l’Union européenne. Certains projets maraichers portés par les « sauveurs de la planète » sont même de véritables facteurs de guerre. Ils quadrillent en effet des zones humides désormais interdites aux pasteurs et qui leur sont pourtant vitales. 

La religion du « développement » bouleverse donc les subtils équilibres fonciers traditionnels. D’où la plupart des affrontements ethniques actuels au Macina, au Soum et au Liptako.

Comme je l’explique dans mon livre Les guerres du Sahel des origines à nos jours, en raison de l’ethno-mathématique électorale, les Etats sahéliens qui sont dirigés par les agriculteurs sédentaires favorisent les leurs aux dépens des pasteurs. Enrichis, les sédentaires investissent dans l’élevage, concurrençant ainsi directement les pasteurs. Cela est notamment le cas dans le Macina-Soum. D’où la confrontation entre Peul et Dogon. 
Le résultat de cette double dépossession des pasteurs fait que les sédentaires enrichis et devenus possesseurs de bétail, engagent comme bergers de jeunes peul prolétarisés. Dès-lors, il est facile aux jihadistes de proposer à ces derniers de sortir de leur humiliation par la loi des armes. Celle de leurs ancêtres quand ils étaient dominants.

Autre exemple, le Soum, où, comme je ne cesse de l’écrire depuis des années, l’introduction de la riziculture qui s’est faite aux dépens du pastoralisme est une des clés de compréhension de l’actuel jihadisme. 
Cette nouveauté a en effet attiré dans la région de nouvelles populations. Les colons riziculteurs mossi ou fulsé-kurumba ont dans un premier temps évincé les pasteurs peul de leurs terrains de parcours. Puis au nom de l’ethno-mathématique, devenus localement plus nombreux que les Peul, ils ont combattu leur chefferie afin de changer les règles d’attribution des terres. 

Ici également, le développement a donc ouvert une voie royale aux jihadistes…

mercredi 15 avril 2020

L’économie française est en perdition, mais Emmanuel Macron demande l’annulation de la dette de l’Afrique !

Le président Macron appelle à effacer la dette africaine, étape selon lui « indispensable pour aider le continent africain à travers la crise du coronavirus ». Les PME, les TPE, les professions libérales et les commerçants français qui vont, eux, devoir rembourser  les emprunts qu’ils vont être contraints de faire pour tenter de survivre, apprécieront !!!

Trois remarques :

1) Si une telle mesure était réellement prise pour aider l’Afrique à lutter contre la pandémie, l’on pourrait la juger comme légitime. Mais, au moment où cette unilatérale proposition présidentielle était faite, et fort heureusement, le continent africain était quasiment épargné par le coronavirus.

2) Depuis des décennies, les pays "riches" ne cessent de consentir à l’Afrique des allègements et des suppressions de dette. Au début des années 2000, les PPTE (Pays pauvres très endettés) ont ainsi bénéficié de considérables remises par les créanciers bilatéraux. Or, à peine sauvés du gouffre de l’endettement, ils y ont replongé...

3) En plus des remises de dette, l’Afrique engloutit année après année, des sommes colossales versées au titre de l'APD (Aide pour le Développement). De 1960 à 2018, le continent a ainsi reçu en dons, au seul titre de l'APD, près de 2000 milliards de dollars (pour une dette d’environ 400 milliards de dollars dont entre 180 et 200 milliards de dollars de dette chinoise), soit en moyenne 35 milliards de dollars par an.
En dollars constants, le continent a donc reçu plusieurs dizaines de fois plus que l’Europe du lendemain de la guerre avec le plan Marshall.

Or, ces prêts, ces allègements de dette, ces aides et ces dons n’ont servi à rien car, en plus de sa suicidaire démographie, le continent est paralysé par son immobilisme. En effet, en dehors du don de la nature constitué par le pétrole et les minerais contenus dans son sous-sol, l’Afrique ne produit rien, sa part de la valeur ajoutée mondiale dans l’industrie manufacturière est en effet de moins de 2% dont les 9/10e sont réalisés par deux pays sur 52, l’Afrique du Sud et l’Egypte…

L’annulation de la dette proposée par le président Macron ne changera donc rien à cet état des lieux. D'autant plus que la Chine, prédatrice souriante, est désormais à la manœuvre. Mue par le seul moteur du profit, elle endette chaque jour un peu plus le continent à travers des prêts généreusement octroyés.
Ces derniers font replonger les pays bénéficiaires dans la spirale de l’endettement dont ils commençaient tout juste à sortir après les considérables allègements consentis dans les années 2000 aux PPTE par les Occidentaux. Comme ces prêts ne pourront jamais être remboursés, Pékin va mettre la main sur les grandes infrastructures données en garantie par ses débiteurs. Ainsi en Zambie où le gouvernement,  après avoir été contraint de céder à la Chine la ZNBC, la société radio-télévision, s’est vu contraint d’engager des discussions de cession concernant l’aéroport de Lusaka et la ZESCO, la société  nationale d’électricité.

Morale de l’histoire : quand la Chine endette l’Afrique, la France propose de renoncer à sa propre créance…

jeudi 2 avril 2020

Le 6 avril 2020 le génocide du Rwanda sera une fois encore commémoré à travers une histoire fabriquée

Le 6 avril 2020, c’est une nouvelle fois à travers l’histoire fabriquée par le régime du général Kagamé que va être commémoré le 26° anniversaire du génocide du Rwanda. Une histoire dont les trois principaux piliers ont pourtant été pulvérisés par l’historiographie. Ainsi :

1) Contrairement à ce qu’affirme cette histoire fabriquée, ce ne sont pas les « extrémistes hutu » qui ont abattu l’avion du président Habyarimana.
Le génocide du Rwanda ayant été déclenché par l’assassinat du président Habyarimana, l’impératif était donc de connaître les auteurs de ce crime. Or, les alliés du général Kagamé, Etats-Unis et Grande-Bretagne, ont interdit au TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) dépendant du Conseil de Sécurité de l’ONU (Résolution 955 du 8 novembre 1994), de chercher à les identifier.
Quant à la justice française, seule à avoir enquêté sur cet attentat, elle s’est prudemment défaussée après 21 ans d’accumulation d’éléments semblant pourtant désigner le camp du général Kagamé. Le 21 décembre 2018, suivant en cela les réquisitions du Parquet, elle a ainsi rendu un insolite non-lieu concernant les hauts cadres du général Kagamé que  le juge Bruguière accusait d’être les auteurs ou les commanditaires de l’attentat du 6 avril 1994. Insolite en effet car :

1) Les magistrats écartent la piste des « extrémistes hutu », innocentant ces derniers  de toute responsabilité dans l’attentat qui déclencha le génocide.

2) Ils énumèrent en revanche, et en détail, les nombreux éléments du dossier paraissant désigner à leurs yeux l’équipe du général Kagamé comme étant à l’origine de cet attentat.

3) Mais, in fine, les deux magistrats instructeurs prennent étrangement le contre-pied du déroulé de leur propre argumentation pour conclure que « L’accumulation (je souligne) des charges pesant sur les mis en examen (les membres du premier cercle du général Kagamé mis en examen par le juge Bruguière le 17 novembre 2006) (…) ne peut pas constituer des charges graves et concordantes permettant de les renvoyer devant la cour d’assises ». 

Utilisant la seule conclusion de ce singulier non-lieu en taisant soigneusement la liste des charges l’impliquant  énumérées par les magistrats français, le régime de Kigali affirme avec un singulier aplomb qu’il n’est donc pour rien dans l’attentat du 6 avril 1994. Cela lui permet de continuer à soutenir que ce furent les « extrémistes hutu » qui commirent l’attentat alors que rien, ni dans le dossier de la justice française ainsi que nous venons de le voir, ni dans la monumentale masse de documentation étudiée par le TPIR, ne conduit à cette piste. D’autant plus que, présenté par l’histoire fabriquée comme étant l’ « architecte du génocide », donc comme celui qui l’aurait déclenché en faisant abattre l’avion du président Habyarimana, le colonel Bagosora a été totalement lavé de cette accusation par  le TPIR :

« No allegation implicating the Accused (Bagosora) in the assassination of the President is to be found in the indictment, the Pre-Trial Brief or any other Prosecution communication. Indeed, no actual evidence in support of that allegation was heard during the Prosecution case. » (TPIR- Decision on Request for Disclosure and Investigations Concerning the Assassination of President Habyarimana (TC) 17 october 2006).

2) Contrairement à ce qu’affirme l’histoire fabriquée, le génocide n’était pas programmé.
Si le régime de Kigali continue à affirmer contre toute vérité que ce furent les « extrémistes hutu » qui commirent l’attentat du 6 avril 1994, c’est parce que ce postulat couvre le cœur de leur mensonge historique qui est que ces mêmes « extrémistes hutu » ayant programmé le génocide, l’assassinat du président Habyarimana allait leur permettre d’avoir les mains libres pour le déclencher.
Or, ces « extrémistes hutu » qui, comme nous l’avons vu, ne sont pas les auteurs de l’attentat qui coûta la vie au président Habyarimana, n’avaient pas davantage programmé le génocide.
Ce point essentiel a été définitivement  établi devant le TPIR dont le Procureur n’a pas été en mesure de prouver l’existence d’une entente antérieure au 6 avril 1994 en vue de planifier et d’exécuter le dit génocide, ce qui a naturellement conduit à l’acquittement des principaux accusés de ce chef d’accusation majeur. Pour plus de détails à ce sujet on se reportera aux jugements dans les affaires Bagosora, Zigiranyirazo, Bizimungu, Ngirumpatse et Karemera que je présente dans Dix ans d’expertises devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda.

Dans ces conditions, comme le génocide du Rwanda n’était pas programmé, nous en revenons donc à la question essentielle qui est de savoir qui a tué le président Habyarimana puisque ce meurtre fut l’élément déclencheur d’un génocide « improvisé » après le 6 avril 1994 par certains de ses partisans rendus hystériques par son assassinat.

3) Contrairement à ce qu’affirme l’histoire fabriquée, dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, quand il reprit unilatéralement la guerre, le but du général Kagamé n’était pas de sauver des vies, mais de conquérir militairement le pouvoir.

Toujours selon l’histoire fabriquée, le général Kagamé fut contraint de violer le cessez-le-feu en vigueur afin de sauver les populations du génocide. Or, une fois encore devant le TPIR, il a été établi que :

- Cette offensive fut lancée dès l’annonce de la mort du président Habyarimana, donc plusieurs heures avant les premiers massacres.

- Cette offensive contre l’armée nationale rwandaise désemparée par la mort de son chef d’état-major tué dans l’explosion de l’avion présidentiel, et dont l’armement avait été consigné par l’ONU dans le cadre du cessez-le-feu et des accords de paix, avait été minutieusement préparée depuis plusieurs semaines, les forces du général Kagamé n’attendant qu’un signal pour marcher sur Kigali.

- Afin de provoquer le chaos, les forces du général Kagamé attaquèrent en priorité les casernements de la gendarmerie afin d’interdire à cette dernière de rétablir la sécurité dans la ville de Kigali, ce qui était sa mission. Voilà pourquoi, dès le 7 avril, avant la vague des premiers massacres, le poste de gendarmerie hautement stratégique de Remera fut pris d’assaut. Quant au camp Kami, principale emprise de la gendarmerie à Kigali, fixée dans sa défense, sa garnison fut donc dans l’incapacité d’intervenir dans la ville pour y mettre un  terme aux massacres.

Ces  points fondamentaux réduisent à néant l’histoire officielle fabriquée par le régime du général Kagamé. Or, comme ils sont systématiquement ignorés par les médias, c’est donc une fausse histoire du génocide du Rwanda qui sera une fois de plus commémorée le 6 avril 2020.

Pour en savoir plus sur la construction et la déconstruction de cette fausse histoire, en plus du PDF : Dixans d’expertises devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda, on se reportera à mon livre intitulé Rwanda : un génocide en questions.

vendredi 27 mars 2020

L'Afrique Réelle n°124 - Avril 2020


























Sommaire

Actualité :
- Seule l’histoire permet de comprendre les conflits du Sahel
- Pourquoi le Burkina Faso est-il l’épicentre du jihadisme sahélien ?

Dossier : L'afrocentrisme
- Le contre-sens historique de Cheikh Anta Diop
- Black Athena, cette imposture scientifique


Editorial de Bernard Lugan

Deux principaux fronts sont ouverts au Sahel. A l’ouest dans la région des « Trois frontières » (Mali-Niger-Burkina Faso) et à l’est, dans la région des « Quatre frontières » (Nigeria-Niger-Tchad-Cameroun), autour du lac Tchad. 
Ici, les 23 et 24 mars, Boko Haram a porté de rudes coups aux armées du Nigeria et du Tchad. Au Nigeria, un convoi parti de Maiduguri est tombé dans une embuscade, laissant plus de 100 morts sur le terrain. 
Au Tchad, où Boma, la principale garnison de la province du Lac, a été prise par Boko Haram, les forces tchadiennes déplorent plus de 100 morts. 
Avec sa végétation compacte aux racines enchevêtrées, la région est un milieu difficile pour des forces mécanisées habituées à une guerre de mouvement et peu familières de ce milieu palustre. 
Les réalités géographiques, anthropologiques, ethniques et historiques, font de cette région un foyer favorable à Boko Haram, mouvement ancré sur deux ethnies transfrontalières, les Kanouri et les pêcheurs Buduma/Yedina, qui se désignent sous le nom de « Peuple des herbes ». 

Tant à l’ouest qu’à l’est, ces conflits s’inscrivent dans le temps long. Nous sommes en effet en présence d’une conflictualité résurgente enracinée dans le lointain passé de peuples dont la problématique n’est pas celle des « droits de l’homme », moins encore celle de la démocratie. Pas davantage celle du « vivre ensemble » ou du « développement ». D’où l’incapacité des Européens à les comprendre, donc à prétendre les résoudre. 
Antérieures à l’islamisation, les racines de ces conflits ne sont pas religieuses car le jihadisme sahélien est d’abord la surinfection de plaies anciennes et le paravent d’intérêts économiques ou politiques à base ethnique. Refuser de le voir relève de l’idéologie (Voir à ce sujet mon livre Les guerres du Sahel des origines à nos jours).

En Algérie où les hydrocarbures fournissent entre 95 et 98% des exportations et environ 75% des recettes budgétaires, la loi de Finances 2020 est basée sur un baril à 50 dollars. 
S’il se prolongeait, l’actuel effondrement des cours va donc provoquer une crise majeure. D’autant plus que la production baisse. Ainsi, durant le 3e trimestre 2018, la branche des hydrocarbures dans son ensemble a décliné de 7,8%. Au 4e trimestre, la production de pétrole brut et de gaz naturel a chuté de 3% et le raffinage de pétrole brut de 12% (Office national des statistiques 12 janvier 2019), car les gisements s’épuisent. 
Encore plus grave, aucune découverte majeure susceptible de redresser le volume des productions n’a été faite. De plus, le coût d’un champ pétrolier ou gazier algérien est plus élevé que chez les autres grands producteurs de pétrole. 
Le déficit commercial algérien qui était de 6,11 milliards de dollars fin 2019 va donc exploser et l’Algérie va devoir emprunter afin de sauver la paix sociale. Illustration de la catastrophe annoncée, pour rééquilibrer son budget, l’Algérie aurait besoin d’un baril à 100 dollars…